Frank Le Gall est un filou. Il y a dix ans, Les Jalousies, le douzième et dernier album en date de sa série phare Théodore Poussin, entamée en 1983, s'achevait sur une image qui laissait planer la crainte d'une fin définitive : Théodore, chassé de son île et de sa cocoteraie chèrement acquise, dérivait vers le lointain, abandonné en mer de Chine sur une coquille de noix... Le long silence de l'auteur venait confirmer nos craintes. On avait tout faux : Le Gall n'avait jamais pensé à arrêter Théodore, que du contraire : " Je crois qu'il m'accompagnera jusqu'à mon dernier souffle ! J'ai simplement pris mon temps. La réalisation des Jal...

Frank Le Gall est un filou. Il y a dix ans, Les Jalousies, le douzième et dernier album en date de sa série phare Théodore Poussin, entamée en 1983, s'achevait sur une image qui laissait planer la crainte d'une fin définitive : Théodore, chassé de son île et de sa cocoteraie chèrement acquise, dérivait vers le lointain, abandonné en mer de Chine sur une coquille de noix... Le long silence de l'auteur venait confirmer nos craintes. On avait tout faux : Le Gall n'avait jamais pensé à arrêter Théodore, que du contraire : " Je crois qu'il m'accompagnera jusqu'à mon dernier souffle ! J'ai simplement pris mon temps. La réalisation des Jalousies avait été douloureuse, j'ai réalisé mon Spirou (NDLR : Les Marais du temps, en 2007), j'ai écrit des scénarios, et puis je me suis aussi beaucoup impliqué dans l'écriture d'un livre - les éditeurs ont d'ailleurs été unanimes : ils me l'ont tous renvoyé ( sourire). Et là, ça fait plusieurs mois que je ne fais que de la peinture... Mais en revenant à Théodore Poussin, je savais que j'avais acquis une plus grande précision. J'ai compris que la lisibilité, ça n'était pas une question de nombres de traits : ils peuvent être trois ou vingt, il faut surtout qu'ils soient justes. C'est ce que j'ai essayé de faire ici : donner des traits justes, et en mettre beaucoup par générosité. " Le trait " juste ", plus " ligne claire " que jamais, est en effet l'impression qui s'impose à la lecture de ce tome 13, Le Dernier Voyage de l'Amok, nouveau récit dense, enivrant et ambitieux. Une impression plus prononcée encore après avoir admiré toutes les planches originales de Le Gall, récemment et intégralement (!) mises en vente chez le galeriste Huberty-Breyne, à Bruxelles, ce qui nous a valu de le revoir - " Je fais attention à ne pas créer mon propre musée, à ne pas m'autocollectionner. C'est l'album qui doit exister, plus que les originaux : je pratique un art industriel. Mais avec l'argent de telles ventes, je peux aussi faire autre chose. " Beaucoup d'autres choses, mais qui ne l'empêchent donc pas de revenir sans cesse et depuis plus de trente ans (certes à son rythme) à l'errance de Théodore, personnage de la BD franco-belge atypique par sa poésie, son onirisme et son exotisme. Le nouvel épisode ne déroge d'ailleurs pas à ces règles : il sent toujours les embruns et les épices, et Théodore y reste plus que jamais en quête de sens et de liberté - une quête qui l'habite depuis Capitaine Steene, lorsqu'il n'était encore, en 1927, qu'un petit employé de bureau timide rêvant de s'échapper de Dunkerque, où il naît en 1902. Treize albums plus tard, Théodore tient désormais plus du pirate que du comptable, prêt à affronter une nouvelle fois l'infâme capitaine Crabb... Avec des références graphiques tenant autant d'Hergé que de Franquin, et une érudition littéraire qui le fait lorgner vers Blaise Cendrars, Pierre Mac Orlan ou Joseph Conrad, Frank Le Gall atteint sans doute ici l'un de ses sommets, prouvant la haute estime qu'il porte à son art. " Je déteste d'ailleurs ce terme, "BD", sauf si on se met à parler de "PM" pour la poésie moderne, ou de "MC" pour la musique contemporaine. La bande dessinée mérite mieux qu'un acronyme. "