Le patron des patrons est l'un des plus fidèles alliés du Premier ministre, Charles Michel, dans sa quête obsessionnelle des " jobs, jobs, jobs ". Administrateur délégué de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), Pieter Timmermans consacre chaque minute, du lundi au vendredi, à défendre les intérêts de ses pairs au sein d'une concertation sociale bien mal en point. Alors, le week-end, ce jeune baron - il a reçu le titre en juin dernier - tire la prise. Direction le stade Constant Vanden Stock où il assiste à tous les matchs de son équipe fétiche, Anderlecht. Le football est une détente idéale. Mais c'est aussi devenu un lieu de pouvoir et une source de réflexion.
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Le patron des patrons est l'un des plus fidèles alliés du Premier ministre, Charles Michel, dans sa quête obsessionnelle des " jobs, jobs, jobs ". Administrateur délégué de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), Pieter Timmermans consacre chaque minute, du lundi au vendredi, à défendre les intérêts de ses pairs au sein d'une concertation sociale bien mal en point. Alors, le week-end, ce jeune baron - il a reçu le titre en juin dernier - tire la prise. Direction le stade Constant Vanden Stock où il assiste à tous les matchs de son équipe fétiche, Anderlecht. Le football est une détente idéale. Mais c'est aussi devenu un lieu de pouvoir et une source de réflexion. " Je suis fan de ce club depuis mes 10 ans. Ma famille habite le Pajottenland, à quinze kilomètres du stade. A l'époque, nous allions de temps en temps assister à un match avec mon père et mon oncle. C'était la période dorée d'Anderlecht, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, avec l'extraordinaire Robbie Rensenbrink. " Les mauves rivalisent alors avec les meilleurs formations continentales, de Barcelone à Manchester, ramenant au passage trois trophées européens, ce qui semble inimaginable aujourd'hui. Ils pratiquent un football champagne inspiré des Pays-Bas qui séduit tous les amateurs. Fan de ballon, Pieter Timmermans exerce pourtant ses talents sportifs dans une autre discipline : le volley-ball. " Il y avait un club tout près de mon école, à Ninove. J'y ai joué jusqu'à l'âge de 18 ans. Cette année-là, j'ai été blessé au genou et j'ai consulté le fameux docteur Martens, réputé pour soigner les sportifs de haut niveau. Il m'a demandé si je comptais faire de ce sport ma profession, ce qui n'était pas le cas puisque je voulais étudier à l'université. Il m'a conseillé de m'arrêter pour éviter l'opération, le temps que mon genou se remette spontanément. Après mes quatre années d'études d'ingénieur commercial à la KUL, je me suis mis au tennis. " Mais sur l'échelle des passions, le football reste sans équivalent. " Mon fils s'est mis très tôt à en jouer. Le samedi, je l'accompagne. Le dimanche, c'est Anderlecht. Le week-end, c'est foot. Pour moi, c'est une façon de penser à autre chose, à l'issue d'une semaine stressante. Depuis que je suis devenu directeur général, puis CEO de la FEB, ce sport a pris une autre dimension : c'est devenu un lieu de networking. Mais ma règle a toujours été claire : c'est 90 % de sport et 10 % de contacts professionnels. Je n'ai pas envie de parler en permanence des dossiers qui me préoccupent. " Ces rencontres avec des personnalités de la politique, du ballon rond ou de l'entreprise se font dans un contexte décontracté qui permet facilement de prendre rendez-vous pour approfondir la discussion. Pieter Timmermans est plutôt de ceux qui suivent le match et refont la tactique. De temps en temps, il envoie un tweet parce que le foot est aussi devenu un plan de com. " Mais c'est pour m'amuser, pas pour me faire une image ! Je suis peut-être un supporter plus visible que d'autres. Au stade, on m'interpelle parfois pour me reprocher l'absence d'augmentation salariale cette année. Mais ça reste bon enfant. Et quand Anderlecht gagne, tout va bien. Le foot influe sur mon humeur. En arrivant le lundi, si Anderlecht a perdu, je dis qu'on ne va pas rigoler durant la semaine... " De l'humour. Le patron n'en est pas encore, heureusement, au point de l'écrivain anglais Nick Hornby qui raconte dans son époustouflant Carton jaune que les résultats d'Arsenal conditionnent tous ses faits et gestes. " Ma vie professionnelle et ma passion sportive sont deux choses distinctes, précise Pieter Timmermans. Mais j'ai besoin de l'un pour fonctionner dans l'autre. Le foot est une soupape indispensable. " Le football, lieu de pouvoir ? C'est une réalité qui ne date pas d'hier, mais qui ne cesse de s'amplifier. " Le tournant a eu lieu au milieu des années 1980, quand le manager Michel Verschueren a développé les business seats, puis les loges. La première fois que je suis allé au stade, tout le monde était encore debout. Aujourd'hui, par ma fonction, je suis souvent invité dans les loges mais j'ai ma place d'abonné, dehors, au milieu de tout le monde. C'est ce que je préfère parce qu'on est plus proche du jeu et que l'ambiance y est incomparable. J'aime observer, voir comment les gens réagissent et se prennent pour l'entraîneur, en ayant réponse à tout. " Supporter lambda, le boss de la FEB chausse aussi ses lunettes de patron pour prendre du recul. " Je sais combien le travail du coach Hein Vanhaezebrouck est compliqué. Le football actuel n'est pas seulement lié à la condition physique, il comprend une dimension psychologique déterminante. D'une semaine à l'autre, tout peut changer en fonction de l'atmosphère, de la confiance, de problèmes personnels, d'un transfert qui n'a pas réussi et qui reste dans la tête... Il y a quelque chose de proche avec la fonction de chef d'entreprise. L'entraîneur doit assumer toutes les responsabilités. Quand quelque chose tourne mal, c'est difficile de mettre dehors toute l'équipe. Certains coachs sautent après deux ou trois mauvais matchs. La première chose à faire au moment d'être engagé, c'est de négocier son contrat de sortie. Ça se fait ! " Difficile de ne pas penser aux parachutes dorés des grands patrons. " Mais ça ne vaut que pour les toutes grosses entreprises... ", nuance le CEO. Non, le capitalisme n'est pas devenu sauvage. Quoique... Les temps ont changé et Anderlecht n'est plus l'équipe dominante qu'elle était du temps de la jeunesse de Pieter Timmermans. Eliminée sans gloire de l'Europa League cette saison, elle semble en chantier permanent et doit encore digérer son rachat par l'entrepreneur flamand Marc Coucke. " Quelque chose de fondamental a changé avec l'arrêt Bosman, en 1995, ainsi qu'avec la création de la Champions League et l'explosion des droits télévisés, constate le patron des patrons. C'est de cette époque que date l'explosion des agents de joueurs comme les Bayat et Veljkovic parce que les joueurs ne pouvaient plus s'occuper de leurs contrats. Le foot est devenu un monde où circule énormément d'argent. Personnellement, je pense qu'on est allé beaucoup trop loin. Payer un joueur 250 millions d'euros, vous imaginez ? C'est dix milliards d'anciens francs belges ! Personne ne vaut ça, pas même Neymar ou Pogba, et même si la vente des maillots compense ce montant. " Le Footgate, ce récent scandale belge, lui laisse forcément un goût amer : " Quand il y a trop d'argent, certains agents en profitent en prenant des commissions supérieures à 10 % et dépassent les bornes. C'est honteux. Ce qui est choquant, en Belgique, c'est que les arbitres seraient aussi impliqués dans des matchs truqués. Pour un supporter, c'est difficile à avaler. " N'est-ce pas précisément l'illustration d'un capitalisme devenu fou, sans régulation ? " Il n'y a pas assez de règles, c'est vrai. Je salue la mise en place d'un groupe de réflexion sous la direction du ministre d'Etat Melchior Wathelet. Il faut remettre de l'ordre là-dedans. Un agent immobilier doit être reconnu, obtenir une licence et respecter des règles. Comment se fait-il qu'on devienne agent dans le foot en signant une simple demande et en payant 250 euros ? Ça dépasse tout entendement. Au niveau européen aussi, des initiatives doivent être prises. Il faut éviter que les supporters aient le sentiment d'assister à un jeu truqué. " Le football est devenu la plus grande entreprise mondiale. Ces travers ne sont-ils pas inhérents à cette évolution ? " Depuis toujours, les gens adorent regarder les jeux, tempère le patron. C'était déjà le cas sous l'Empire romain. Spontanément, il y a des joueurs que l'on préfère. La population adore les vedettes. Mais quand un joueur gagne un salaire de vingt ou trente millions d'euros par an, vous trouvez normal qu'il n'y ait aucun supporter qui rouspète ? C'est quand même étrange... " Une fois l'indignation exprimée, le prochain match vous appelle, irrésistiblement. Pieter Timmermans a mal à son club, parce qu'il ne parvient plus à briller au firmament continental. " Forcément, dès lors que le budget d'Anderlecht est un dixième de celui de Barcelone, du PSG ou de la Juventus, on ne peut plus concurrencer ces locomotives. Je peux comprendre le sentiment de certains qui aimeraient voir un cheikh investir massivement à Bruxelles comme c'est le cas à Paris. Oui, de tels montants seraient nécessaires pour rêver de Champions League. " Mais le CEO de la FEB exprime sa satisfaction de voir un Belge, Marc Coucke, perpétuer la mainmise nationale sur le club. " Ça m'a fait plaisir. Au moment de la vente, des Russes étaient également candidats. Avec Marc Coucke, Anderlecht garde une personnalité forte à sa tête qui exporte les valeurs du club, comme ce fut le cas avec la famille Vanden Stock depuis quarante ans. Je rêve qu'avec lui, Anderlecht dispute encore une demi-finale ou une finale de coupe d'Europe. Ce serait possible si quelques jeunes de haut niveau acceptaient de rester quelques années au sein de l'équipe. " Un rêve lointain. Marc Coucke est-il un modèle ? " Je le connais relativement bien : la présentation de son investissement dans l'entreprise pharmaceutique belge Mithra avait eu lieu dans nos locaux de la FEB. Je ne fais pas partie de son board, je dois rester un peu neutre, à la FEB. Mais je le fréquente et je salue le fait qu'il ait tenu sa promesse de réinvestir les profits de la vente de sa société Omega Pharma dans l'économie belge. Il a déjà investi dans une quinzaine d'entreprises et de projets, de Durbuy à Anderlecht, en mettant la Belgique en avant et en créant de la valeur ajoutée. Chapeau ! " Depuis son arrivée, le supporter mauve qu'est Timmermans constate combien Coucke est attentif au moindre détail. " Il modernise le club, mais il réalise aussi des évaluations en permanence pour faire évoluer la gestion. C'est typique de Marc Coucke. Au début, certains regrettaient que la musique soit plus forte. Maintenant, il a créé un coin avec plus d'ambiance et un autre où l'on peut continuer à discuter. " Les adaptations sont, aussi, plus fondamentales. A la suite de résultats sportifs en demi-teinte, Coucke vient de réajuster le tir ces dernières semaines en nommant Michael Verschueren, fils de Michel, à la direction sportive. Et en rappelant une ancienne icône du club, Pär Zetterberg, pour insuffler un supplément d'âme. Pieter Timmermans, en bon entrepreneur, s'intéresse encore à la façon dont les clubs sont gérés et comment ils peuvent engendrer des avancées technologiques utiles pour le monde professionnel. " Récemment, nous sommes allés voir Anderlecht jouer à Tottenham, en Angleterre. Le lendemain, nous avons visité le stade Emirates d'Arsenal où on nous a expliqué le rôle important assuré par les ordinateurs pour l'entretien de la pelouse ou le suivi des joueurs. On sait désormais à tout moment le nombre de kilomètres qu'ils ont parcourus, s'ils sont dans le rouge ou pas, s'il faut les remplacer... Le football, dit-il, est devenu un laboratoire pour l'homme et pour l'entreprise comme la Formule 1 l'est devenue pour l'automobile. De telles petites entreprises peuvent en outre contribuer à renouveler le tissu économique de la Belgique. " C'est la preuve qu'une passion peut se transformer en emploi. " Jobs, jobs, jobs, une obsession.