Bikinis, baignades et boules de glace : au vacancier voulant fuir cette trinité estivale il restait la Sibérie et le cercle Arctique. C'est terminé. La vague de canicule que subit la Russie atteint cette année une amplitude cataclysmique. Les fleuves géants sibériens sont exsangues. La taïga, desséchée, s'enflamme au moindre souffle, la toundra se recroqueville, tabassée par la chaleur, et les mammouths pris dans le gel éternel du pergélisol subarctique s'inquiètent pour leur retraite. Mains jointes, opinant du chignon, la représentante de l'Agence fédérale pour la presse et les communications de masse en est désolée : le niveau de l'Ienisseï a tellement baissé depuis juillet que le fleuve n'est plus navigable à Krasnoïarsk. Les croisiéristes sont obligés d'embarquer en aval, à 250 kilomètres.
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Bikinis, baignades et boules de glace : au vacancier voulant fuir cette trinité estivale il restait la Sibérie et le cercle Arctique. C'est terminé. La vague de canicule que subit la Russie atteint cette année une amplitude cataclysmique. Les fleuves géants sibériens sont exsangues. La taïga, desséchée, s'enflamme au moindre souffle, la toundra se recroqueville, tabassée par la chaleur, et les mammouths pris dans le gel éternel du pergélisol subarctique s'inquiètent pour leur retraite. Mains jointes, opinant du chignon, la représentante de l'Agence fédérale pour la presse et les communications de masse en est désolée : le niveau de l'Ienisseï a tellement baissé depuis juillet que le fleuve n'est plus navigable à Krasnoïarsk. Les croisiéristes sont obligés d'embarquer en aval, à 250 kilomètres. Krasnoïarsk, dernière vraie ville avant la grande solitude du Nord, se découvre un tempérament tropical. Rue du Prolétariat, les haut-parleurs diffusent du Sinatra : " Let it snow, let it snowà " Cause toujours : les filles arborent des bronzages olympiques et des tenues minimalistes, faisant monter à elles seules la température de 3 °C dans le centre-ville. Sur le toit du cinéma de l'avenue Karl-Marx, seul l'écureuil gonflable à l'effigie du personnage de L'Age de glace 4 vient rappeler que la ville est plongée dans le froid hivernal deux cents jours par an. Aujourd'hui, 27 °C à l'ombre. Ici, personne ne se plaint de cette aberration climatique. La grève de l'île Tatischeff n'est plus qu'une longue plage où languissent des apollons slaves et de sculpturales sirènes. On bronze debout, assis, couché. Avec, à portée de main, une bouteille de bière Siberskaïa Corona prenant le frais dans un trou d'eau et un vaporisateur pour plantes vertes rempli d'ambre solaire. Un dragueur musclé saute de la pile du pont et crawle jusqu'à la berge. Copacabana. A la place du Christ rédempteur du Corcovado, la statue de Vladimir Illitch Lénine, 8 mètres au garrot. Mais ces températures contre nature inquiètent aussi. En amont du barrage hydroélectrique, l'immense lac est au plus bas. L'herbe sèche de la steppe craque sous les pas. Au passage du marcheur, des sauterelles s'envolent en diagonales vrombissantes, découvrant des ailes d'un rouge écarlate. Après Strelka, les eaux de l'Angara viennent grossir les flots de l'Ienisseï : l' Alexandre Matrossov, navire civil construit en 1954 pour acheminer les passagers vers les centres miniers du Nord sibérien, peut maintenant appareiller. A bord de ce bateau propre et suranné, les artistes d'un festival itinérant organisé par la région de Krasnoïarsk ont pris place avec leurs tambours, leurs trompettes et leurs balalaïkas. Objectif : égayer les localités délaissées qui s'égrènent le long du fleuve. C'est peine perdue : à l'ennui et au dénuement provincial s'ajoute, cette année, le désespoir de l'impuissance devant les incendies gigantesques qui ravagent la taïga. Imaginez un front d'incendie s'étendant sur 400 kilomètres du nord au sud, dévorant sans discontinuer pendant plus d'un mois les denses forêts sibériennes, refuges des ours et des rennes et patrie des peuples nomades evenks, kètes ou dolganes ! Et personne pour apporter le moindre secours. D'Ienisseïsk au village de Bor, à 400 kilomètres en aval, la fumée des incendies rend l'air suffocant. Le soleil voilé jette une lumière lugubre reflétée à la surface du fleuve. L'eau paraît gluante. Une angoisse instinctive maintient les passagers sur leurs gardes. Les moustiques de la taïga, d'ordinaire voraces, ont été chassés par l'âcre brouillard. Deux jours durant, le navire navigue à vue : les rives sont masquées par la brume, et seule la cime des sapins apparaît, fantomatique, comme une ligne continue dentelée, encéphalogramme végétal annonciateur d'agonie. 28 °C. Est-ce le feu qui réchauffe l'atmosphère à mesure que l'on progresse vers le nord ? Au village de Vorogovo, les flammes sont venues lécher les maisons de bois sombre. Un dénommé Petoukhov, vieillard édenté et fataliste, lance un verdict amer : l'Etat est aux abonnés absents, rien n'est fait pour personne. En fin de compte, les incendies n'ont qu'une cause évidente : " La perestroïka ! "Le bateau remonte le fleuve. Les nuits s'amenuisent jour après jour. Avant Touroukhansk, le rideau de fumée se déchire : revoici le ciel, le soleil perpétuel, les moustiques et les taons. Mais, même sous le soleil de minuit, une fois franchi le cercle Arctique, la chaleur reste impressionnante. C'est comme si le thermomètre était monté à l'envers : le climat déréglé ressemble au sortilège d'un conte pour enfants. Igarka, à 163 kilomètres au-delà du cercle polaire : les musiciens du bateau bronzent sur le pont inférieur. Pendant l'escale, serveuses et machinistes plongent dans le fleuve, d'ordinaire glacial. Nous prenons une route qui s'enfonce dans la toundra. Au loin, les cheminées noires de Norilsk. Gigantesque combinat inventé par Staline, tombeau de 100 000 êtres déportés vers ce goulag, puits de souffrance creusé dans la nuit polaire, assoiffée de nickel, d'or et de palladium, la ville est aujourd'hui l'un des endroits les plus pollués de la planète. Asphyxiée au dioxyde de soufre, ravageant de pluies acides une surface vaste comme l'Allemagne, Norilsk ressemble à une scène de guerre. Persévérant dans l'horreur, les usines vomissent leur poison, même lorsque, comme en ce jour de visite d'une délégation étrangère, on a réduit la production pour présenter un visage plus aimable. 29 °C à l'ombre. L'aberrante canicule accentue l'absurdité des paysages. Tandis que les chutes de neige sont fréquentes au mois de juillet, voici que, cette fois, l'on se baigne au pied des cheminées d'usine, dans des trous d'eau pourris. Il fait trop chaud en Sibérie. Ruslan, l'agent du FSB chargé d'encadrer les étrangers à Doudinka, a pris une décision : l'an prochain, il ira en vacances à Saint-Tropez. (1) A l'occasion d'un voyage franco-russe coordonné par l'Institut de France.JULIEN BERJEAUT (JUL)L'Etat est aux abonnés absents, rien n'est fait pour personne