En cette soirée de novembre, il fait un temps à ne pas mettre un écrivain dehors. Et encore moins le lauréat du "Goncourt belge", comme les rares médias français qui y donnent écho aiment appeler le prix Victor Rossel, décerné il y a quelques semaines à Philippe Marczewski pour Un corps tropical - livre bien mal nommé sous ce froid crachin. Mais contrairement au prix Goncourt lui-même, synonyme de petits fours, de champagne et de parisianisme littéraire, qui vous transforme du jour au lendemain un auteur en vedette voire en homme riche, avec le strass et les ventes qui semblent l'accompagner, le prix Victor Rossel n'a, jusque-là, pas transformé la vie de son dernier lauréat: celui-ci poursuit la tournée solitaire et parfois nocturne des librairies qui l'ont invité pour, après fermeture, une causerie suivie d'une séance de signatures. Un exercice qu'il effectue depuis la sortie de ce deuxième roman chez son éditeur (français) Inculte, et ce, bien avant de recevoir ce prix créé en 1938 et décerné par Le Soir et un jury de " professionnels du livre". " Honnêtement, pour l'instant, de ce point de vue-là, ça ne change strictement rien", explique le Liégeois, qui fut libraire pendant longtemps. "Tous les rendez-vous que j'ai avaient été fixés avant le prix. J'en ai peut-être juste ajouté un chez Filigranes (NDLR: la plus grosse et plus courue librairie indépendante de Bruxelles). Et puis, au moment de confirmer, ils ont peut-être l'im- pression, parfois, que je leur fais une fleur, alors que c'est le contraire: j'ai toujours besoin d'aller défendre mon livre." N'empêche, ce soir dans la vitrine que la librairie A livre ouvert, à Woluwe-Saint-Lambert, a décidé de consacrer à son Corps tropical, on remarque vite le petit ruban de papier scotché un peu à la va-vite sur l'enseigne annonçant la rencontre-dédicace: "Prix Victor Rossel". Un label qui, l'air de rien, va forcément (au moins un peu) transformer la vie du livre de Philippe Marczewski, à défaut de la sienne. Il a en tout cas déjà changé les questions qu'on lui pose autour de son roman. La première à tomber ce soir-là est lancée par la libraire, taquine, qui connaît bien l'auteur... et l'aversion farouche qu'il a toujours manifestée explicitement pour les prix littéraires: " Alors, ce prix, c'est le Pérou, ou pas le Pérou?" Ni l'un ni l'autre sans doute, mais à bien y regarder, le prix littéraire ressemble parfois à un cadeau empoisonné aux enjeux désormais vertigineux, moins pour ses bénéficiaires que pour le monde du livre dans son ensemble, en quête perpétuelle de prescription. " L'écrivain célèbre est désormais soluble dans le marché", fait ainsi remarquer Sylvie Ducas, maître de conférences en littérature à Nanterre, spécialiste du sujet. L'autrice de l'essai Ce que font les prix à la littérature est particulièrement critique sur l'évolution de ces récompenses, surtout en France: " On est passé du sacre au label, de la gloire académique et du panthéon des meilleurs écrivains du siècle aux palmarès et ...

En cette soirée de novembre, il fait un temps à ne pas mettre un écrivain dehors. Et encore moins le lauréat du "Goncourt belge", comme les rares médias français qui y donnent écho aiment appeler le prix Victor Rossel, décerné il y a quelques semaines à Philippe Marczewski pour Un corps tropical - livre bien mal nommé sous ce froid crachin. Mais contrairement au prix Goncourt lui-même, synonyme de petits fours, de champagne et de parisianisme littéraire, qui vous transforme du jour au lendemain un auteur en vedette voire en homme riche, avec le strass et les ventes qui semblent l'accompagner, le prix Victor Rossel n'a, jusque-là, pas transformé la vie de son dernier lauréat: celui-ci poursuit la tournée solitaire et parfois nocturne des librairies qui l'ont invité pour, après fermeture, une causerie suivie d'une séance de signatures. Un exercice qu'il effectue depuis la sortie de ce deuxième roman chez son éditeur (français) Inculte, et ce, bien avant de recevoir ce prix créé en 1938 et décerné par Le Soir et un jury de " professionnels du livre". " Honnêtement, pour l'instant, de ce point de vue-là, ça ne change strictement rien", explique le Liégeois, qui fut libraire pendant longtemps. "Tous les rendez-vous que j'ai avaient été fixés avant le prix. J'en ai peut-être juste ajouté un chez Filigranes (NDLR: la plus grosse et plus courue librairie indépendante de Bruxelles). Et puis, au moment de confirmer, ils ont peut-être l'im- pression, parfois, que je leur fais une fleur, alors que c'est le contraire: j'ai toujours besoin d'aller défendre mon livre." N'empêche, ce soir dans la vitrine que la librairie A livre ouvert, à Woluwe-Saint-Lambert, a décidé de consacrer à son Corps tropical, on remarque vite le petit ruban de papier scotché un peu à la va-vite sur l'enseigne annonçant la rencontre-dédicace: "Prix Victor Rossel". Un label qui, l'air de rien, va forcément (au moins un peu) transformer la vie du livre de Philippe Marczewski, à défaut de la sienne. Il a en tout cas déjà changé les questions qu'on lui pose autour de son roman. La première à tomber ce soir-là est lancée par la libraire, taquine, qui connaît bien l'auteur... et l'aversion farouche qu'il a toujours manifestée explicitement pour les prix littéraires: " Alors, ce prix, c'est le Pérou, ou pas le Pérou?" Ni l'un ni l'autre sans doute, mais à bien y regarder, le prix littéraire ressemble parfois à un cadeau empoisonné aux enjeux désormais vertigineux, moins pour ses bénéficiaires que pour le monde du livre dans son ensemble, en quête perpétuelle de prescription. " L'écrivain célèbre est désormais soluble dans le marché", fait ainsi remarquer Sylvie Ducas, maître de conférences en littérature à Nanterre, spécialiste du sujet. L'autrice de l'essai Ce que font les prix à la littérature est particulièrement critique sur l'évolution de ces récompenses, surtout en France: " On est passé du sacre au label, de la gloire académique et du panthéon des meilleurs écrivains du siècle aux palmarès et listes des meilleures ventes." Atteindre les meilleures ventes, c'est évidemment tout le mal que l'on souhaite à l'excellent Un corps tropical de Philippe Marczewski, un roman qui se joue des genres " mais qui, pour cette raison, reste difficile à vendre et qu'il faut donc défendre, insiste notre libraire. En Belgique, la portée commerciale d'un prix Rossel, comme des autres prix belges (NDLR: on en compte une dizaine rien que pour la prose et littérature blanche, des prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles au prix Marcel Thiry, en passant par le prix des bibliothèques ou le prix des lycéens), est sans commune mesure avec ce qu'il se passe en France et leurs sept ou huit prix littéraires très importants. Ici, la prescription ne dure qu'un temps et est très relative si le reste ne suit pas: le bouche-à-oreille, le travail des libraires, l'écho des médias, et les qualités même du livre, indépendamment de sa récompense qui, en réalité, ne signifie pas grand- chose, si ce n'est l'avis, à l'instant T, d'un jury de dix personnes."L'auteur d' Un corps tropical lui-même précise: " Bien sûr, il y a un petit effet mécanique: l'éditeur, qui n'avait plus le livre en stock, en a retiré le jour même quelques milliers pour qu'il soit au moins disponible." Quelques milliers qui viennent donc s'ajouter aux 2 500 exemplaires de son premier tirage, augmentant aussi les droits d'auteur qu'il peut espérer de ses ventes (environ 10%): des chiffres qui, même ajoutés aux 5 000 euros et à la lithographie de Royer que lui assure le prix Victor Rossel, ne changeront pas fondamentalement les perspectives de notre intello précaire, comme le sont à peu près tous les écrivains belges. " Un peu plus d'argent, évidemment, c'est pratique: je vais avoir quelques mois devant moi, pas des années, pour m'y consacrer un peu plus. Je faisais deux mi-temps et j'écrivais dans les interstices. Le jour du prix, j'étais en train de boucler un dossier pour une bourse qui ne pouvait pas attendre... Je vais pouvoir lâcher un mi-temps, même temporairement. Par contre, je sais que ça n'aura quasiment aucun effet en France, où les libraires ne connaissent pas le prix Rossel, et même s'en foutent un peu, comme d'un prix régional. L'éditeur communique là-dessus, ajoute un petit bandeau, mais ce n'est pas vraiment à ce niveau-là que ça se joue."On repense alors à l'argumentaire que l'on vient de recevoir (mais rédigé pour les opérateurs français) et qui accompagne les exemplaires presse et libraires du nouveau roman de Thomas Gunzig, " un auteur vedette en Belgique", à paraître en janvier ( Le Sang des bêtes, chez Au Diable Vauvert): l'éditeur y aligne ses prix (prix Victor Rossel, prix des Editeurs, prix Masterton, prix Triennal du roman, prix Filigranes et même Magritte du meilleur scénario) comme autant de preuves qu'il est " l'écrivain belge le plus primé de sa génération", et donc hautement recommandable. Utile, donc? " Disons que ça change la perception que les professionnels du livre peuvent avoir de votre travail, module notre écrivain primé à nous. Il y a un effet de visibilité, d'appel, de... "validation", qui est à la fois gratifiant et malaisant: j'ai passé vingt ans ans de ma vie à dire du mal des prix littéraires!" Catherine Barreau, sa prédécesseure au prix Rossel pour La Confiture des morts ne disait pas le contraire à la dernière Foire du livre: " Une très grande joie mâtinée d'ambivalences, j'ai passé trente ans à conspuer ces classements." Philippe Marczewski détaille: " Tu "gagnes" un prix, mais un auteur ne participe pas à une course de lévriers. Et dans le cas des gros prix comme le Goncourt, on sait que c'est un milieu, un entregent qui concerne surtout les grosses maisons, avec des enjeux qui ne sont plus littéraires. Ils modifient la perception d'un livre, participent aux formatages des bouquins... Des prix que tu ne peux pas refuser mais qui t'obligent à aller bouffer et remercier des gens parfois détestables. J'ai de la chance, ce n'est pas le cas pour moi, ni les mêmes enjeux: le Goncourt a par exemple une telle résonance qu'il est devenu une marque. Et c'est la marque que les gens achètent, moins le livre qu'il recouvre chaque année."Les prix, des marques qui font vendre? Ce n'est le cas que pour le haut du panier des prix littéraires, soit sept parmi désormais des centaines rien qu'en France, pays spécialiste du genre: à eux seuls, et dans leur ordre d'importance en termes de boost sur les ventes, les prix Goncourt, Femina, Renaudot, Fnac, Médicis, Interallié et Académie française représentent à eux seuls environ vingt millions d'euros de chiffre d'affaires annuel et 44% des ventes de livres effectuées en novembre et décembre (selon les chiffres établis par la société d'audimétrie GfK)! L'effet démultiplicateur est le plus conséquent pour le roi des prix, le Goncourt, avec une moyenne de 400 000 exemplaires assurés pour son lauréat annuel - et même un million d'exemplaires pour le Goncourt 2020 qu'est L'Anomalie de Hervé Le Tellier, devenu un véritable phénomène. Des ventes qui ne sont en réalité qu'une goutte d'eau dans la machine à cash qui tourne davantage avec les éditions à l'étranger ( L'Anomalie en est à quinze réimpressions et trente-sept traductions) et la vente des droits d'adaptation, que ce soit au théâtre, au cinéma ou en série ( L'Anomalie aura la sienne). Une médiatisation et un succès à la hauteur des polémiques qu'il provoque depuis 1903: soupçon quasi perpétuel d'un entre-soi qui lui a valu le sobriquet de "prix Galligrasseuil" (les maisons d'édition Gallimard, Grasset et Seuil étant surreprésentées dans son palmarès), "ratages" historiques (Céline, Apollinaire, Colette, Yourcenar ou Sagan ne l'ont jamais reçu), développement d'un conservatisme et d'un académisme qui protègent les modèles dominants (sur 118 lauréats, 106 sont des hommes), le tout dans un tourbillon médiatique parfois vain et sans lendemain dont tous les écrivains ne sortent pas indemnes. Prix Goncourt 1945 pour Mon village à l'heure allemande, Jean-Louis Bory écrivit quelques années plus tard: " La première conséquence du Goncourt a été de planter une date dans ma mémoire, comme une écharde. Depuis, je vieillis. [...] Le Goncourt, c'est automatique, vous attire le grand public. Il vous aliène, c'est aussi automatique, les "connaisseurs", aux yeux de qui le Goncourt est une maladie assez honteuse, un peu dégoûtante, qui se tient entre le lupus et la blennorragie. Résultat: le grand public lit votre livre pour l'unique raison qu'il a eu le Goncourt, mais ne lit pas vos livres suivants, pour la bonne raison qu'ils ne l'auront pas. Les connaisseurs ne liront pas votre livre parce qu'il a eu le Goncourt, et ne liront pas les suivants parce que le premier a eu le Goncourt." Jean Carrière, prix Goncourt 1972 pour L'Epervier de Maheux, a même écrit tout un roman sur ce qu'il a nommé, en 1987, " un gâteau couvert de mouches et bourré de fèves sur lesquelles on se casse les dents" ; dans Le Prix d'un Goncourt, l'écrivain raconte la descente aux enfers qui a suivi son prix (mort de son père, maladie de sa femme, impossibilité de se remettre à écrire): " Le prix Goncourt a été la crête d'une très longue tempête... Cette énorme crête n'a fait qu'amplifier tout ce qui allait déjà mal dans ma vie. Il y a eu une succession d'événements, immédiatement après le prix, qui m'en a enlevé tout le bénéfice [...] L'écriture devient inabordable. On ne peut plus écrire car on ne peut plus vivre et pour moi vivre et écrire c'était une seule et même chose... On est perdu pour la littérature mais on est perdu pour la vie aussi."Reste à savoir si cette course aux prix dans laquelle sont lancés tous les éditeurs de France a une influence directe voire néfaste sur le contenu même des livres et l'offre éditoriale. On ne peut que constater qu'il existe des livres "goncourisables" comme on identifie facilement, à Hollywood, les films "oscarisables". Le Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, tout frais Goncourt de cette année 2021 avec La Plus Secrète Mémoire des hommes (éditions Philippe Rey), ne pouvait pas ne pas y penser quand il a écrit son roman qui met en scène un jeune écrivain fasciné par la figure d'un autre, au destin brisé par... un prix littéraire. Un personnage d'écrivain maudit directement inspiré par le parcours tragique de Yambo Ouologuem, un auteur malien qui, en 1968, remporte le prix Renaudot avec Le Devoir de violence et qui ne s'en remet jamais: accusé à tort de plagiat, lâché par son éditeur qui n'a pas voulu le suivre dans son ambition d'écrire une véritable épopée africaine et proustienne, abîmé par un milieu littéraire qui n'était pas le sien, Yambo Ouologuem se réfugiera huit ans plus tard dans son pays Dogon en rejetant jusqu'à sa mort tout contact avec l'Occident. Une tragédie historique qui hante le roman du jeune Mohamed Mbougar Sarr et qui ne pouvait évidemment pas laisser insensible le jury d'un prix littéraire au moins aussi fameux que le Renaudot. Sylvie Ducas, notre spécialiste précitée, va évidemment plus loin dans l'analyse et la critique des prix littéraires. D'abord en constatant que la valeur de prescription, fondamentale, des prix littéraires s'est considérablement diluée en même temps que leur multiplication, qui ne bénéficie souvent qu'à ceux qui les organisent! Chronologiquement, on a ainsi vu apparaître dès les années 1950 d'abord des prix remis par des libraires et des bibliothèques " soucieuses de garder leur rôle de prescripteurs", puis par des médias " qui se veulent également producteurs de goût", jusqu'à l'explosion des divers Prix Jeunesse, très vite devenus des " instances de contrôle de "la bonne lecture"". Il en est ainsi du Goncourt des lycéens, né en 1988 d'un partenariat entre l'Académie, l'Education nationale et la Fnac: " Il entretient la confusion entre missions éducative (faire lire des livres) et littéraire (faire élire un auteur), et son enjeu commercial (faire vendre des livres) et illustre bien la façon dont aujourd'hui les circuits de production, de diffusion et de légitimation du livre convergent au détriment d'un auteur qui voit le capital symbolique de sa création littéraire réduit à l'expertise en mode mineur de jeunes lecteurs." Une tendance encore accentuée ces dernières années par la révolution du Web et des réseaux sociaux qui ont créé le fantasme du " lecteur-roi, dont l'émergence change les règles du jeu de la reconnaissance littéraire: la logique d'excellence laisse la place à une logique d'appartenance et de connivence fondée sur une communauté de goûts partagés". Quid dès lors de la valeur d'expertise d'un prix littéraire, à l'heure de l'hyperchoix et de la multiplication des bandeaux rouges appliqués sur les ouvrages en librairie, qui " ne crée plus de ventes, mais les valide"? " En devenant une industrie culturelle, le livre a retiré à l'écrivain ses prérogatives sur la littérature qu'il écrit, contrôle son édition, sa diffusion et sa commercialisation, ajoute encore Sylvie Ducas . Vu les dimensions qu'ont prises de telles industries culturelles et dans la mesure où on fait des livres quoi qu'on écrive, la question pour l'auteur revient donc à se demander comment habiter cet espace de production et comment s'y voir distingué, au double sens de "reconnu, consacré", et, surtout, de "visible, repérable" dans la jungle des nouveautés. Dans un marché soumis au temps court des rotations de titres et à l'engorgement, où fleurissent des bataillons de bandeaux rouges formant palmarès et listes des meilleures ventes, la question de la prescription, avec en amont la sélection et le tri qu'elle suppose et en aval le temps long des fonds de bibliothèques à défaut de l'improbable éternité des panthéons littéraires, est en effet devenue cruciale autant que problématique." Et de conclure: " Il y a un équilibre à trouver entre logiques esthétiques et marchandes, pour que le dispositif des prix littéraires échappe au rôle qui risque, sinon, de (re)devenir le sien: celui de n'être qu'une simple machine à rétrécir les écrivains."