Dans l'émouvant recueil de récits qui porte le nom de Vies minuscules, l'écrivain français Pierre Michon évoque le destin tragique d'André Dufourneau, jeune orphelin pauvre dont " la vocation fut l'Afrique ". Mieux que tout autre romancier, Michon exhume la part maudite qui souvent se cache derrière ces expatriés devançant l'appel dont le profil est volontiers endossé par les " branchettes cadettes, les poètes apostats, tous les déshonorés pleins d'honneur, d'ombrage et de mémoire qui sont la perle noire des arbres généalogiques ".
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Dans l'émouvant recueil de récits qui porte le nom de Vies minuscules, l'écrivain français Pierre Michon évoque le destin tragique d'André Dufourneau, jeune orphelin pauvre dont " la vocation fut l'Afrique ". Mieux que tout autre romancier, Michon exhume la part maudite qui souvent se cache derrière ces expatriés devançant l'appel dont le profil est volontiers endossé par les " branchettes cadettes, les poètes apostats, tous les déshonorés pleins d'honneur, d'ombrage et de mémoire qui sont la perle noire des arbres généalogiques ". En consacrant un accrochage de qualité muséale à la collection de peintures congolaises de son père Jo, le galeriste Raf Van Severen, réputé pour être un spécialiste de la peinture belge entre 1870 et 1970, arpente ces territoires incertains. Avec pudeur, il ne livre que quelques lambeaux de l'histoire : " Mon père a grandi dans une famille catholique conservatrice de Termonde. Frans, son paternel, un architecte qui donnait des cours de dessin, l'a initié aux arts plastiques. Après la messe, ils allaient visiter en famille les expositions des peintres de la région. Vers 15 ans, il a perdu sa mère. C'est une tante qui a pris le relais de son éducation. Il ne l'a pas bien vécu. " Pour cette raison, Jo Van Severen s'inscrit à l'Université coloniale de Belgique en 1952. Son ambition est de partir le plus vite et le plus loin possible. Un an plus tard, il s'embarque pour le Congo en tant qu'agent territorial. Il y restera en tout dix années. Une décennie qui restera à ses yeux comme celle du bonheur. Raf Van Severen explique : " Il a été fasciné par les lumières, les parfums et la vie quotidienne de ce pays. Sur place, il a rencontré André Hallet, le peintre liégeois qui s'était installé sur les rives du lac Kivu. Il lui a acheté une toile, la première de sa collection, elle lui a coûté la moitié de son salaire. " Le temps de sa parenthèse africaine, Jo Van Severen ne fera l'acquisition que de quatre tableaux. C'est à son retour qu'il se met à fréquenter assidûment les galeries, les marchés aux puces et les salles de vente en véritable précurseur. Au départ, son intérêt va vers les africanistes : ces artistes, tels Clément Serneels, Floris Jespers ou Léon Navez, faisant valoir un point de vue occidental sur le Congo représentent un bon tiers de la collection. Mais petit à petit, il prend la mesure du talent et de la modernité des peintres africains des années 1950 et 1960 : ces derniers constituent aujourd'hui la majeure partie de son patrimoine. Il se passionne pour cette palette qui, à l'époque - c'est d'ailleurs difficile à imaginer au regard de son succès actuel -, n'intéresse personne. En la matière, les souvenirs de son fils sont précis : " Je me rappelle très bien les rires dans les salles d'adjudication lorsqu'il achetait certaines toiles. On se moquait de lui, mais il n'en avait que faire. Insensible aux modes, il était porté par une confiance inébranlable en son oeil. " Jusqu'à son dernier souffle, en 2013, Jo Van Severen, un homme droit, n'aura de cesse d'accroître sa collection (elle occupait l'entièreté de sa maison), sans jamais se soucier de spéculation ou de " bonne affaire " à réaliser sur le dos d'un vendeur. C'est à travers son testament qu'il a chargé son fils Raf, un marchand d'art autodidacte qui s'est engouffré dans son sillage, de gérer cette succession. Fidèle aux dernières volontés paternelles, l'intéressé a à coeur de continuer à " mettre en avant et diffuser le talent des peintres congolais ", ce qui implique de les faire circuler en les vendant. L'actuelle exposition Congo (1) en est la preuve, qui présente une cinquantaine de toiles remarquables sur les deux niveaux d'un espace épuré de béton brut du Godefriduskaai anversois. L'événement s'accompagne d'un volumineux catalogue reprenant 107 oeuvres majeures de la collection, qui est centrée sur ces précieuses années 1950 et 1960, une période durant laquelle on comptait les amateurs sur les doigts d'une main - à titre d'exemple, le célèbre galeriste Pierre Loos, dont la collection a été mise en vente et qui porte sur les mêmes décennies, n'a été établie que postérieurement, à partir des années 1980. Lorsqu'on découvre Congo dix jours avant le vernissage, Raf Van Severen est encore en phase de montage. Certaines toiles sont déposées à même le sol, d'autres patientent sagement en réserve. Cette confusion n'empêche en rien d'apprécier la richesse des pièces. Ce sont d'abord six oeuvres de Mode Muntu (1940 - 1975) qui accrochent le visiteur. Celui que certains qualifient de " Keith Haring avant la lettre " connaît depuis quelques années un franc succès. Preuve de cet engouement, son travail a connu les faveurs d'une exposition monographique organisée, en 2017, à la Cité Miroir de Liège par Michaël De Plaen, commissaire et auteur d'un livre de référence sur le sujet. Peu exposés et absents du marché de l'art, les chefs-d'oeuvre en question font place aux grandes silhouettes élancées qui sont la marque de cet artiste qui fut qualifié de " peintre pour le xxie siècle " par Jan Hoet, le mythique conservateur du Smak. Muntu n'est pas le seul représentant de " l'école " de Lubumbashi (autrefois Elisabethville) dont l'essor a partie liée avec un lieu, le Hangar, ouvert après la Seconde Guerre mondiale par Pierre Romain-Desfossés, un ancien marin français fasciné par le regard congolais sur le monde. " Assieds-toi sous cet arbre et peins ce que tu vois " était la sublime injonction faite à tous ceux qui poussaient la porte de son atelier. Cette sensibilité est exprimée par plusieurs pointures de cette mouvance - Mwenze Kibwanga (1925 - 1999) et ses traits répétitifs distinctifs, Bela Sara (décédé en 1968) et sa faune pointilliste, ainsi que Pilipili Mulongoy (1914 - 2007) et ses scènes chromatiquement imparables - artiste dont on peut apprécier ici différents tableaux. D'autres veines sont également données à voir comme, par exemple, les lignes plus géométriques et les aplats de couleur d'un artiste comme François Thango (1936 - 1981) dont les compositions relèvent de l'école de Brazzaville qui cherchait ses inspirations du côté du Nigeria. Enfin, et c'est une bonne surprise, il faut noter la qualité des oeuvres des peintres africanistes repris au sein de l'accrochage. Ainsi de ce Chef indigène signé de la main du Portugais Guilherme d'Oliveira Marques (1887 - 1960). Son regard rougi témoigne d'ineffables transports que nos vies domestiquées peinent à imaginer. Cette intensité fusionnelle avec le mystère de l'existence imprime l'oeil et l'esprit... bien au-delà de la visite.