La réunion, cette semaine, du forum de Davos, baromètre significatif de l'état du monde, va tourner, a priori, autour de quatre thèmes fort distincts : la révolution technologique induite par le numérique, la chute des prix du pétrole, l'essoufflement de la croissance économique mondiale et le terrorisme.
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La réunion, cette semaine, du forum de Davos, baromètre significatif de l'état du monde, va tourner, a priori, autour de quatre thèmes fort distincts : la révolution technologique induite par le numérique, la chute des prix du pétrole, l'essoufflement de la croissance économique mondiale et le terrorisme. Tous ces sujets sont en apparence sans lien les uns avec les autres. Et pourtant, à y regarder de près, ils forment un continuum d'une grande logique et d'une implacable cohérence. La révolution numérique commencée il y a plus de trente ans avec l'apparition de l'ordinateur individuel, et qui envahit tous les secteurs de la production et de la consommation, a pour conséquence première de faire baisser le prix de tous les produits, et donc celui du travail humain, de moins en moins nécessaire, de plus en plus précaire. Et comme on fabrique mieux et plus vite des objets que les consommateurs ont de moins en moins les moyens de payer, une grande frustration s'installe partout dans le monde. La chute du prix du pétrole en est la conséquence directe : grâce aux progrès technologiques, on trouve de plus en plus d'énergies fossiles ; on peut beaucoup mieux utiliser les réserves existantes ; de nouvelles ressources, tel le solaire, deviennent rentables ; et des économies majeures peuvent être réalisées en remplaçant l'énergie par l'information. Aussi l'offre de pétrole dépasse-t-elle de plus en plus la demande ; et le retour de l'Iran sur le marché va accélérer ce processus, déstabilisant les classes moyennes des pays producteurs les plus mal gérés. L'essoufflement de la croissance mondiale s'explique alors très largement par le décalage entre une offre de produits rendue plus abondante et plus variée par le progrès technique et une demande de plus en plus limitée par la précarité croissante des revenus, qui pousse les plus nantis à oublier les autres et à consacrer une part croissante de ce qu'ils gagnent à une épargne de précaution, investie dans des placements de plus en plus risqués, dont ne profitent que les mieux informés et les plus riches. Le terrorisme trouve alors sa pitance dans les injustices de ce monde, qui ne sait pas donner du sens au cours des choses, qui multiplie les erreurs en croyant défendre ses valeurs, qui ruine ses alliés sans donner ni travail ni espérance à la quasi-totalité de la jeunesse du monde. Car, et là est l'essentiel, dont Davos sera sans doute aussi l'impitoyable miroir : les puissants du monde défilent pour vanter les mérites de leur gestion, sans qu'aucun d'eux, ou presque, ne replace son action dans un cadre moral, éthique, mettant les personnes humaines, et d'abord les plus faibles d'entre elles, c'est-à-dire les enfants, les jeunes et les femmes, au premier rang effectif de leurs préoccupations. Pas étonnant alors que les moins faibles des faibles, c'est-à-dire les jeunes hommes, se lèvent et marchent contre un ordre qui ne les respecte pas, qui ne les intègre pas, qui n'utilise pas leurs talents. On peut s'attendre alors à voir s'ébranler d'autres forces, aux conséquences de plus en plus tragiques. Dans les pays développés, la déflation ne fera qu'accélérer le chômage et la baisse du pouvoir d'achat des plus jeunes, qui seront de moins en moins capables de se loger décemment. Leurs parents, vivant de plus en plus longtemps, ne pourront plus les aider en leur transmettant des richesses, et le temps de l'héritage intervenant trop tard, ces jeunes feront de moins en moins d'enfants, accélérant le suicide de leurs nations. Dans les pays émergents, les jeunes y étant plus nombreux, ils continueront de faire des révolutions qui, on l'a vu, aboutiront à des résultats inverses aux aspirations de leurs promoteurs. Tant qu'on n'aura pas mis l'éthique au centre du monde, comme juge de la raison d'être du progrès technique et de la légitimité des puissants, tant qu'un état de droit n'imposera pas d'orienter le progrès technique vers le plus utile socialement, on pourra s'attendre au pire. Au pire du pire, même. Quand on l'aura fait, on comprendra alors qu'un monde magnifique est à portée de main. par Jacques Attali