Les années 1990 ont consacré l'art vidéo. L'acmé : la présence conjointe de Nam June Paik (1932 - 2006) et de Bill Viola (1951), deux figures essentielles du mouvement, à la Biennale de Venise de 1995. Quelque vingt ans plus tard, cette discipline connaît un retour en grâce à la faveur de nombreuses expositions faisant la part belle à d'autres pionniers comme Bruce Nauman (fondation Cartier, musée Fabre à Montpellier) ou encore Peter Campus, qui a reçu il y a peu les honneurs du Jeu de paume le temps d'une rétrospective parisienne. Etonnamment, cette remise au goût du jour de la vidéo ne semble pas passer par la Belgique. Bonne nouvelle, un début de réparation, à ne surtout pas manquer, est amorcé jusqu'à la mi-octobre. On le doit à Jerome Jacobs, de la galerie Aeroplastics, qui donne à voir Purification (2005), une pièce atypique de Viola, plasticien dont on rappellera qu'il a assis la légitimité de la pratique vidéo.
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Les années 1990 ont consacré l'art vidéo. L'acmé : la présence conjointe de Nam June Paik (1932 - 2006) et de Bill Viola (1951), deux figures essentielles du mouvement, à la Biennale de Venise de 1995. Quelque vingt ans plus tard, cette discipline connaît un retour en grâce à la faveur de nombreuses expositions faisant la part belle à d'autres pionniers comme Bruce Nauman (fondation Cartier, musée Fabre à Montpellier) ou encore Peter Campus, qui a reçu il y a peu les honneurs du Jeu de paume le temps d'une rétrospective parisienne. Etonnamment, cette remise au goût du jour de la vidéo ne semble pas passer par la Belgique. Bonne nouvelle, un début de réparation, à ne surtout pas manquer, est amorcé jusqu'à la mi-octobre. On le doit à Jerome Jacobs, de la galerie Aeroplastics, qui donne à voir Purification (2005), une pièce atypique de Viola, plasticien dont on rappellera qu'il a assis la légitimité de la pratique vidéo. Après avoir occupé une imposante maison de maître de la rue Blanche pendant plusieurs années, Jerome Jacobs a récemment déménagé ses activités dans un nouvel espace. Cette localisation surprenante a soufflé au galeriste l'idée d'exposer Bill Viola. " Le lieu que j'occupe de manière éphémère était en réalité le Lumen Vitae, un centre de formation pour les prêtres jésuites. Racheté par un promoteur, ce séminaire sera bientôt transformé en logements ", explique l'intéressé. Des trois niveaux que Jerome Jacobs " squatte " au sein de cet ensemble architectural à l'allure disparate, le sous-sol constitue une sorte de clou du spectacle. " Il s'agit d'un ancien lieu de culte désormais désacralisé : la chapelle Saint-Ignace, que j'ai rebaptisée The Chapel. Elle a été réalisée en 1965 par l'architecte bruxellois Jean-Louis Franchimont. Le style de ce sanctuaire de 350 m2 est résolument moderniste, ses lignes minimalistes se veulent au service de la spiritualité. " L'aspect méditatif et sacré de cette vaste pièce flanquée de deux confessionnaux rétroéclairés a tout naturellement mené Jerome Jacobs à solliciter la galerie Blain Southern (Londres, Berlin) et la Ella, Aedan & Darya Collection dans le but d'y promouvoir le travail de Bill Viola. Le raisonnement se tient quand on sait à quel point la démarche de l'Américain repose sur une réconciliation entre tradition picturale occidentale et spiritualité, même si c'est davantage dans une version orientale qu'il comprenait cette dernière. Toute l'oeuvre de l'auteur de The Crossing (1996) peut s'entendre comme une tentative de transcender les arts plastiques en faisant de l'image électronique une nouvelle icône. " Je rêvais d'exposer Viola. Que ce soit à Venise ou en Australie, je l'ai souvent vu montré dans des endroits liés à la religion. Sans doute parce que j'ai été marqué par la découverte du Triptyque de Nantes à la Tate Modern. L'oeuvre consiste en une projection parallèle, sur de longs écrans verticaux, de trois séquences d'images : la naissance de son fils au ralenti, un individu pris entre eau et feu, ainsi que la mère de l'artiste en train d'agoniser. Cette pièce de 1992 résume son approche percutante. Le vocabulaire formel simple n'en est pas moins bouleversant, Viola n'a pas son pareil pour nous rappeler ce qu'est l'humanité à une époque qui va de plus en plus vite, une époque qui oublie tout car elle est noyée par un flot d'images ", analyse le curateur. L'oeuvre exposée dans The Chapel est particulière. Purification se présente comme une installation vidéo diptyque de 52,10 minutes rétroprojetée sur deux écrans adjacents d'une dimension totale de 223 cm × 260 cm. Elle donne à voir un homme et une femme entreprenant, chacun de leur côté, une préparation rituelle dans la perspective d'un sacrifice symbolique. Articulé en sept sections distinctes (The Approach, The Arrival, The Disrobing, etc.), le film creuse le sillon d'un processus de transformation et de renaissance. Comme souvent chez Viola, la séquence est longue et hypnotique. C'est par cercles concentriques que le spectateur y pénètre de manière immersive. En moins d'une heure, l'observateur se lave l'oeil et renoue avec la force des éléments premiers, en l'occurrence l'eau. Cette signature que l'on a envie de qualifier de " présocratique " est un axe fort du travail de Viola, tout comme les thématiques récurrentes chez lui que sont la mort, la vie, le rêve, le feu, le sommeil... Diffusé par le biais d'un impressionnant projecteur Panasonic SXGA+ 7000, Purification occupe une place particulière dans la carrière de cet artiste qui peut se targuer d'avoir signé The Greeting, la première oeuvre vidéo acquise par le Metropolitan Museum of Art de New York. En réalité, la vidéo appartient à un projet plus large, celui d'une demande conjointe du metteur en scène d'opéra Peter Sellars et de Gérard Mortier, alors directeur de l'Opéra de Paris, qui, en 2004, ont invité Viola à créer une vidéo monumentale pour accompagner Tristan und Isolde de Wagner. On le sait aujourd'hui, le plasticien a sué sang et eau pour accoucher de cette oeuvre fleuve. Purification est un extrait, se tenant par lui-même, de cet opus magnum. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que privée du contexte musical dans lequel elle est censée surgir, la pièce est totalement... muette. Un paradoxe pour Viola dont on sait qu'il a fait du son une dimension primordiale de son approche. Loin d'être problématique, le caractère silencieux de l'oeuvre accentue la force des images, renforçant ainsi l'atmosphère sacrée et solennelle de cette réflexion sur le destin humain. Mieux que jamais, on prend la mesure des véritables " tableaux vivants " qui sont la marque de fabrique de ce docteur honoris causa de l'université de Liège (2010). Pour sa part, Jerome Jacobs insiste sur l'aspect de rédemption de Purification qui " peut se comprendre comme la promesse d'un renouveau, l'espoir d'un changement, au coeur d'un système en passe de s'asphyxier ". Il est à noter qu'autour de la projection évoquée, le galeriste bruxellois a programmé Purifications - avec un " s " -, un accrochage foisonnant reprenant à la fois des galeries étrangères invitées - Pack (Milan), Bernhard Knaus (Francfort), Produzentengalerie (Hambourg), Lily Robert (Paris), Torch (Amsterdam) - ainsi que des artistes représentés par Aeroplastics - Elodie Antoine, Filip Markiewicz, Terry Rodgers, Gavin Turk ou encore Eckart Hahn. Purification et Purifications, chez Aeroplastics, à Ixelles (Bruxelles), jusqu'au 14 octobre prochain. www.aeroplastics.net Par Michel Verlinden