Le héros du dernier roman d'Alain Damasio s'appelle Novak (1), et, pour l'essentiel, il court, poursuivi entre l'avenue Sony et le square Bill Gates par deux sbires qui en veulent à son Brightphone - le smartphone de demain qu'il a baptisé Scarlett, "son amie authentique à qui il peut tout demander", de son chemin à son niveau de sudation. Sauf que Scarlett va disparaître, et que Novak va devoir (vite) tout réapprendre seul, comme un grand, comme avant: se diriger, trouver de l'aide et puis simplement prendre des décisions, chose qu'il avait entièrement déléguée à Scarlett... Scarlett et Novak est donc un récit évidemment totalement fictionnel, et même d'anticipation, mais sincèrement, pas tant que ça: privez votre ado de son smartphone et observez ses réactions, sans doute éructantes et indignées, tel le junkie privé de sa dose! Si Alain Damasio s'est érigé en quelques romans comme le lanceur d'alerte du futur dénonçant inlassablement le "techno-capitalisme" et notre dépendance aux technologies, jamais il ne l...

Le héros du dernier roman d'Alain Damasio s'appelle Novak (1), et, pour l'essentiel, il court, poursuivi entre l'avenue Sony et le square Bill Gates par deux sbires qui en veulent à son Brightphone - le smartphone de demain qu'il a baptisé Scarlett, "son amie authentique à qui il peut tout demander", de son chemin à son niveau de sudation. Sauf que Scarlett va disparaître, et que Novak va devoir (vite) tout réapprendre seul, comme un grand, comme avant: se diriger, trouver de l'aide et puis simplement prendre des décisions, chose qu'il avait entièrement déléguée à Scarlett... Scarlett et Novak est donc un récit évidemment totalement fictionnel, et même d'anticipation, mais sincèrement, pas tant que ça: privez votre ado de son smartphone et observez ses réactions, sans doute éructantes et indignées, tel le junkie privé de sa dose! Si Alain Damasio s'est érigé en quelques romans comme le lanceur d'alerte du futur dénonçant inlassablement le "techno-capitalisme" et notre dépendance aux technologies, jamais il ne l'avait fait sous cette forme, qui tient cette fois sur une seule idée et moins de mille pages! Un exploit le concernant... Et qu'il assume, mais qu'il ne répétera pas. "J'ai écrit cette nouvelle en 2014, pour un magazine informatique", nous a-t-il expliqué lors de son passage à Bruxelles pour la Foire du livre. "Il voulait célébrer la sortie de l'iPhone 6, je crois, à l'époque, mais moi je ne voulais rien célébrer du tout! En revanche, y aller d'un petit texte rapide, technocritique, très tonique, très speed, j'ai dit OK. Et puis, voilà que quelqu'un a récupéré ce texte du fond du Net, avec l'envie de l'éditer. Mon propre éditeur a insisté, je l'ai donc relu avec un nouveau regard: mes propres filles ont désormais 10 et 13 ans et sont en plein dedans, et ce court texte reste pertinent: qu'est-ce qui reste quand vous enlevez la machine dont on dépend entièrement? C'est simple, carré, même si j'ai toujours refusé la littérature jeunesse, que je trouve trop facile." Et de préciser, avec la liberté de parole qui est la sienne et dont il use sans se priver: "Honnêtement, on peut raconter ce qu'on veut, c'est juste un style adulte plus simple, moins développé, stylistiquement très pauvre, et je n'ai pas du tout envie d'écrire dans ce cadre-là, sauf à faire quelque chose de très poétique, de très pur. Ou d'immédiat: si Scarlett et Novak est un livre à messages, celui-ci tient en une ligne, là où dans Les Furtifs, c'était un tissage. J'assume de faire des livres complexes, parce que "complexes", ça veut juste dire "plusieurs plis"", et c'est ça un roman: l'entrelacement de plusieurs fils, romanesques, politiques ou techno- critiques... Ici, je ne tire que sur un seul, par contre j'espère que Scarlett et Novak sera lu dans les collèges: il ne faut pas plus d'une demi-heure pour le lire, à peu près le temps de dix vidéos YouTube, ça devrait leur plaire (rires). Mais peut-être aussi que certains seront touchés, et auront envie d'en lire plus et ailleurs. Parce qu'il est très compliqué de dire aux ados face à leurs smartphones: "attention, vous êtes dans la construction d'une dépendance", alors qu'ils vivent une incroyable émancipation. Ils ont accès à tous les jeux vidéo, à toutes les musiques, à tous les films!" Nos ados seraient donc condamnés à vivre sous la dépendance de plateformes "comme Facebook, dont le seul but, à coups de millions de dollars, de designers et de comportementalistes, est de faire en sorte que vous passiez 2 h 33 plutôt que 1 h 22 sur leur site"? La réponse est claire, même si le chemin est long: "Non. D'abord parce que je me méfie du discours autoréalisateur contenu dans les "ça ne sert à rien", et puis parce qu'il y a plein de façons de lutter, dont le politique et l'Etat, qui a un rôle éducatif très fort, même si aujourd'hui, tout le monde courbe l'échine et laisse des gamins regarder TikTok ou des pornos à la récré. Il suffirait d'une loi, une seule, qui interdit le smartphone à l'école. On empile les lois liberticides qui ne servent à rien depuis des années, mais on recule devant des lois fondamentales pour émanciper les gamins!"