Il faut en informer Michel Houellebecq, il a un fan à Biarritz : le philosophe Frédéric Schiffter. " C'est l'écrivain de la décadence de l'Occident, de sa détumescence. Ses personnages falots veulent goûter aux plaisirs du temps et trouvent l'expérience bien tristeà ", nous confiait-il en juillet, avant la sortie de La Carte et le territoire. C'était au premier étage de Miremont, le salon de thé de la cité balnéaire. " A l'heure du thé, il y a [à] moins de gâteaux que de reines et moins de babas au rhum que de grands-ducs ", écrivait Edmond Rostand. Mais, ce matin-là, nous étions seuls, face à nos expressos, constatant le destin tragique des monarchies européennes.
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Il faut en informer Michel Houellebecq, il a un fan à Biarritz : le philosophe Frédéric Schiffter. " C'est l'écrivain de la décadence de l'Occident, de sa détumescence. Ses personnages falots veulent goûter aux plaisirs du temps et trouvent l'expérience bien tristeà ", nous confiait-il en juillet, avant la sortie de La Carte et le territoire. C'était au premier étage de Miremont, le salon de thé de la cité balnéaire. " A l'heure du thé, il y a [à] moins de gâteaux que de reines et moins de babas au rhum que de grands-ducs ", écrivait Edmond Rostand. Mais, ce matin-là, nous étions seuls, face à nos expressos, constatant le destin tragique des monarchies européennes. Houellebecq et Schiffter ont une passion commune : Schopenhauer (1788-1860), le " philosophe du pessimisme ", pour qui l'existence est sans fondement et la vie oscille entre ennui et douleur. Heureusement, il y a l'art, qui transforme la douleur en idéal. Ouf ! Le Monde comme volonté et comme représentation, de Schopenhauer, est un des livres de chevet de Frédéric Schiffter. " Vous pouvez l'ouvrir à n'importe quelle page, vous y trouverez votre miel. Car le Patron [NDLR : c'est ainsi que les schopenhaueriens désignent Schopenhauer] écrit non pas seulement selon sa raison, mais selon son humeur : et lorsqu'il a un philosophe dans le nezà " L'autre écrivain favori de Schiffter, c'est Montaigne (1533-1592). " Il a inventé un genre littéraire, l'essai, c'est-à-dire une tentative, avec ses hésitations, ses repentirs, ses digressions, débouchant sur cet ensemble informel. Et une écriture élégante et désinvolte, empreinte de la sprezzatura, le mal à l'âme. " Un cogneur doublé d'un grincheux, d'un côté ; un gentilhomme en quête de tranquillité et hanté par la décrépitude, de l'autre : ce sont les deux piliers du philosophe biarrot. Et peut-être les deux faces de leur lecteur assidu. Il leur rend un bel hommage dans son dernier livre, Philosophie sentimentale, un " essai de réflexions, tantôt personnelles, tantôt didactiques ", inspirées par dix aphorismes empruntés à des penseurs et à des écrivains qui l'ont amené à " digresser " et à " divaguer " sur le plaisir esthétique, le loisir, le deuil, le chaosà La sentence de Montaigne ? " Le but de notre carrière, c'est la mort. " Celle de Schopenhauer ? " L'histoire d'une vie est toujours une souffrance. " Bigre ! On y trouve aussi Pessoa, Proust, Freud, Nietzsche, Cioran, bref, toute une série d'amuseurs. D'où vient donc cette vision noire du monde ? De la mort du père " dans des conditions à la fois pathétiques et drôles ". Le jeune Frédéric avait 9 ans, il imaginait son père à Dakar, où son métier le conduisait souvent : en réalité, celui-ci était en France, dans les bras de sa maîtresseà Subitement, le père qu'on idolâtre et qu'on croit immortel disparaît, sur fond de mensonge et de " trahison ". " Un idéal, c'est aussi un être de chair et de sang, ça meurt, observe l'orphelin. La vie, c'est cela, un bref passage. Voilà ma formation philosophique, et l'origine de mon instinct de démystification. " Philosophie sentimentale s'ouvre par une formule de Cioran qui donne le ton : " Le malheur veut qu'une fois lucide on le devienne toujours davantage : nul moyen de tricher ou de reculer. "Détrompez-vous, Frédéric Schiffter n'a rien de sinistre. C'est le plus charmant des hommes. Avec son allure d'hidalgo, il manie avec brio l'art de la conversation, alternant traits d'humour et sarcasmes. C'est le même individu, désespéré, qu'on lit. Contradiction ? Non, addition. Schiffter est un cocktail étrange d'Alceste et de Philinte, de misanthrope et d'urbain, de saturnien et de solaire, de guerrier et de dilettante. Curieusement, l'Histoire le retiendra peut-être comme l'homme qui a donné une âme aux surfeurs et fait de leur discipline une catégorie métaphysique. Adepte de la planche - depuis notamment la rencontre d'une surfeuse qui chamboula sa vie - il fut le premier dans l'histoire des idées à associer Héraclite - " On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ", propos également applicable à l'océan... - et Gerry Lopez (" Le surf nous apprend à affronter la vie "), surfeur vedette d'Hawaii, expert de Pipeline, la vague mythique du lieu. Emporté par la houle rhétorique, et, à coup sûr, par ce vent de terre modéré indispensable au bon déroulé des concepts, il expliqua dans la foulée que la phronesis (la prudence de l'homme d'action), le kairos (la saisie du moment opportun) et l'euphoria (la joie triomphante de l'homme debout sur l'eau) ressortent du quotidien de la glisse. Sa Petite Philosophie du surf (2005) - un bijou - l'a lancé. Mais ceux qui l'ont découvert à cette occasion ignoraient qu'avant de théoriser sur les vagues le prof de philo avait exercé ses talents de puncheur mélancolique. Ecrivant comme d'autres assènent des uppercuts, il n'a cessé - et il continue son bel ouvrage - de dénoncer les manuels de philosophie, le jargon des maîtres à penser (Levinas, Deleuze, Derrida), les philosophes recyclés dans le commerce de sagesse et les recettes de bonheur. A ceux de ses pairs qui l'ont accusé d'être un " farceur ", il a répondu : " Charlatans ! " Sa cible favorite est le philosophe médiatique. Il a traité jadis André Comte-Sponville de " Monsieur Prudhomme de la philosophie ", il a raillé la morale néokantienne de Luc Ferry et, aujourd'hui, il réserve ses foudres à Michel Onfray et à son " hédonisme solaire " " comme on le dit de l'huile " - à son université " populiste ", à ses petites phrases suspectes (" Je ne suis qu'un goy du terroir "). Schiffter est un batailleur et les titres de ses livres sonnent comme un barrage d'artillerie : Sur le blabla et le chichi des philosophes, Pensées d'un philosophe sous Prozac, Métaphysique du frimeur... A lire séance tenante, si cela n'a pas encore été fait. Malgré tout, notre bretteur ès concepts semble déplorer ses postures martiales, imposées par les fâcheux et les bavards, les Trissotin et les donneurs de leçons. Au fond, il aimerait, comme son maître Montaigne, qu'on lui fiche la paix. Un de ses mots préférés, c'est " dilettantisme " ; une de ses formules favorites est celle de Chamfort : " La plus perdue des journées est celle où l'on n'a pas ri. " Et son but dans la vie, il ne s'en cache pas, c'est : " Ne rien faire de prenant, de fatigant, de productif, de rentable ou d'utile au Pays basque, patrie au climat tempéré des retraités fortunés et des surfeurs. " Cherchez donc le va-t-en-guerre ! Philosophie sentimentale, par Frédéric Schiffter. Flammarion, 186 p.Emmanuel Hecht Illustration : Éric GiRiataujourd'hui, il réserve ses foudres à michel onfray