La visite d'Ursula von der Leyen et de Charles Michel à Ankara se solde-t-elle par un échec?
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La visite d'Ursula von der Leyen et de Charles Michel à Ankara se solde-t-elle par un échec? Le point positif est la visite en elle-même, de très haut niveau. Elle correspond à l'ambition de la Commission von der Leyen qui s'était déclarée "géopolitique". La géopolitique peut se définir comme la cohérence géographique de la politique étrangère. Aller à Ankara est une affirmation géopolitique: l'Union européenne se rend chez un voisin avec lequel elle a des différends à régler. Il n'y a plus de perspective d'adhésion immédiate de la Turquie à l'Union européenne. Mais les relations économiques sont quand même intenses à travers l'union douanière. C'est la "carotte" qu'Ursula von der Leyen et Charles Michel venaient proposer: développer davantage les éléments techniques de l'union douanière concernant les produits turcs entrant dans l'Union européenne. Ils entendaient de la sorte répondre à la désescalade observée ces dernières semaines dans le chef de la Turquie, surtout en Méditerranée à l'égard de la Grèce. De mon point de vue, avoir un contact diplomatique n'est jamais un échec. Il faut parler aux gens avec lesquels on a des contentieux. Vu la situation de son économie, la "carotte économique" est-elle l'argument du moment à faire valoir pour ramener la Turquie à de meilleures dispositions à l'égard de l'Union? M. Erdogan n'a pas intérêt à maintenir une distance, faite de pressions et de contentieux, avec l'Union européenne. Il a beaucoup varié dans sa carrière. Il fut une époque où sa politique étrangère était fondée sur la "politique zéro problème" avec les voisins. On en est loin. On est passé à une forme de "sultanisme" moderne avec l'affirmation turco-musulmane d'une puissance régionale qui se donne comme modèle. Le limogeage des amiraux, la suppression d'un parti prokurde, le retrait de la Convention d'Istanbul sur la lutte contre les violences faites aux femmes sont autant d'éléments qui font que, de toute façon, l'ouverture de chapitres liés à l'adhésion à l'Union ne peut plus être une carotte. L'Union européenne ne peut donc travailler que dans ce qui existe, à savoir l'union douanière. Mais rappelez-vous qu'il y a quelques mois à peine, des Etats de l'Union étaient en faveur de mesures coercitives contre la Turquie. Avec son passif, Recep Tayyip Erdogan mérite-t-il réellement une "carotte"? L'Union n'est-elle pas otage de la Turquie sur la question des réfugiés? La question du chantage aux migrants est réelle. M. Erdogan reçoit six milliards d'euros. En échange, il est censé aider les réfugiés soit à rentrer en Syrie, soit à s'ancrer quelque part. En même temps, la réalité est là, implacable. La Turquie est un voisin parmi les plus importants et incontournable pour régler certaines questions. Même si tous ces réfugiés ne s'y trouvaient pas, on aurait quand même des problèmes avec la Turquie et un intérêt à coopérer avec elle. La proximité géographique et l'imbrication de la Turquie dans une série de dossiers internationaux créent un lien qui nous oblige à essayer non pas d'embrasser Erdogan mais de négocier avec lui. Le "sofagate" était-il un piège tendu par la partie turque? Le leadership pluriel de l'UE n'est pas facile à comprendre pour l'étranger. M. Erdogan étant demandeur d'une amélioration des relations, je ne vois pas pourquoi il aurait tendu un piège pour casser une dynamique de rapprochement. Est-il sincère dans sa volonté de rapprochement avec l'Union? M. Erdogan est l'incarnation de l'homme politique réaliste. Il est capable très rapidement de se réconcilier avec quelqu'un qu'il a injurié précédemment. Il a procédé de la sorte avec Vladimir Poutine. Il est aussi néoréaliste. Il voit où sont les centres de pouvoir dans le monde et il sait qu'il ne peut se mettre complètement à dos l'Union européenne.