" Dans deux jours, je me rends dans un lycée à Paris, pour rencontrer des étudiants, des élèves de terminale, qui ont travaillé sur mon livre Deuxième Génération. Un des thèmes qu'ils veulent aborder : " Est-ce qu'une oeuvre d'art peut servir de témoignage ? " Ici, on a la réponse à cette question. " Ici, c'est la Kazerne Dossin, à Malines, un lieu de sinistre mémoire devenu à la fois musée, mémorial et centre de documentation sur l'Holocauste et les droits de l'homme. Un lieu entièrement rénové et complété, il y a six ans, d'un nouveau bâtiment, lequel accueille entre autres de grandes expositions temporaires. Celle de cette année fera date, et marquera sans doute longtemps l'auteur Michel Kichka qui, à peine débarqué d'Israël, entre deux conférences, trois rencontres et un anniversaire à fêter chez son père qui vit toujours à Bruxelles, a pris le temps de visiter l'exposition Shoah et BD avec nous. Presque un pèlerinage : ses propres planches y occupent une belle et terrible place. Et y côtoient, pour quatre mois encore, la photo de son père et de quatre autres membres de sa famille, affichées sur le mur du mémorial de la caserne : c'est d'ici même qu'ils furent déportés, et qu'un seul est revenu.
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" Dans deux jours, je me rends dans un lycée à Paris, pour rencontrer des étudiants, des élèves de terminale, qui ont travaillé sur mon livre Deuxième Génération. Un des thèmes qu'ils veulent aborder : " Est-ce qu'une oeuvre d'art peut servir de témoignage ? " Ici, on a la réponse à cette question. " Ici, c'est la Kazerne Dossin, à Malines, un lieu de sinistre mémoire devenu à la fois musée, mémorial et centre de documentation sur l'Holocauste et les droits de l'homme. Un lieu entièrement rénové et complété, il y a six ans, d'un nouveau bâtiment, lequel accueille entre autres de grandes expositions temporaires. Celle de cette année fera date, et marquera sans doute longtemps l'auteur Michel Kichka qui, à peine débarqué d'Israël, entre deux conférences, trois rencontres et un anniversaire à fêter chez son père qui vit toujours à Bruxelles, a pris le temps de visiter l'exposition Shoah et BD avec nous. Presque un pèlerinage : ses propres planches y occupent une belle et terrible place. Et y côtoient, pour quatre mois encore, la photo de son père et de quatre autres membres de sa famille, affichées sur le mur du mémorial de la caserne : c'est d'ici même qu'ils furent déportés, et qu'un seul est revenu. Comment narrer l'inénarrable ? Et dessiner l'indessinable, à savoir la mort organisée, systématique et industrialisée de six millions d'individus pendant la Seconde Guerre mondiale ? Comment exprimer, sans trahir ni travestir, l'abominable sort des Juifs sous le joug de Hitler, alors qu'ils sont si peu à s'en être sortis (deux tiers des Juifs d'Europe ont disparu), qu'ils furent à peine plus à être capables d'en parler par la suite, et qu'il existe très peu d'images des camps et de la Shoah ? Ce défi, absolument nécessaire au travail de mémoire, a été relevé par des dizaines d'auteurs de bande dessinée et ce, dès l'existence même des camps. Mieux : le 9e art est devenu l'un des vecteurs les plus puissants et des plus diversifiés en la matière, " un autre moyen extraordinairement efficace de transmettre l'histoire dans toutes les couches de la population ", confirme Veerle Vanden Daelen, conservatrice à la Kazerne Dossin et qui s'est entre autres chargée d'ajouter un volet purement belge à cette exposition montée à l'origine par le mémorial de la Shoah, à Paris. " Tous nos guides vous le diront, la BD permet plus que n'importe quelle étude historique, évidemment nécessaire, de pénétrer dans la tête des gens et de tenter de " comprendre " ce qui reste pour beaucoup totalement incompréhensible. " Une réussite qui déborde désormais de nouveautés et de quelques chefs-d'oeuvre, du Maus d'Art Spiegelman au Yossel de Joe Kubert en passant par des opus de Will Eisner, Osamu Tezuka, Bilal ou Yslaire, mais qui n'avait pourtant rien d'évidente, comme l'explique superbement cette rétrospective Shoah et BD, à travers plus de 200 originaux et fac- similés aussi beaux que glaçants. Car la Shoah, pendant des décennies, fut un sujet tabou, autant en bande dessinée que dans le reste de la société. " L'Europe, après la guerre, était préoccupée par autre chose, résume Michel Kichka. Les nazis avaient été jugés, il fallait tourner la page, regarder vers l'avant. Mais on a voulu tourner une page qui n'avait même pas été écrite ! Et qui restait à écrire. Quant aux témoins directs, comme mon père, se taire a été tellement, tellement important pour survivre dans l'enfer des camps qu'il leur était devenu difficile de s'exprimer. Il a fallu attendre cette seconde génération, dont beaucoup d'auteurs sont issus et qui a donné le titre à mon album autobiographique paru en 2012. Mais surtout, ce besoin et cette possibilité d'enfin en parler a coïncidé avec l'essor du roman graphique ou de l'autofiction, l'apparition de nouvelles possibilités de narration en bande dessinée, qui se prêtaient mieux que d'autres aux récits sur la Shoah. " Les premières oeuvres se consacrant au judéocide ne datent heureusement pas des années 1980 et du Maus de l'Américain Art Spiegelman, effectivement révolutionnaire (et dont on peut voir quelques extraits et ébauches ici). Que du contraire : des oeuvres se rapprochant de la bande dessinée furent réalisées directement par ses victimes, à l'intérieur même des camps. L'exposition s'ouvre ainsi avec des planches juste signées M.M. retrouvées à Auschwitz ou le désormais fameux Mickey au camp de Gurs dessiné sur place par Horst Rosenthal avant qu'il ne soit lui-même déporté puis gazé à Auschwitz (un récit édité il y a seulement quelques années par Didier Pasamonik, co-commissaire de cette expo). Mais au sortir de la guerre, les exemples de récits évoquant directement la Shoah se font rares après La Bête est morte de Dancette et Calvo : l'exposition recense un récit de l'Oncle Paul réalisé par Jean Graton en 1952 évoquant la figure d'un des premiers Justes, quelques planches du Master Race de Krigstein et Feldstein en 1955 et de nombreux comics qui font du nazisme le mal suprême... sans jamais évoquer le martyre juif. En France, des auteurs installés comme Goscinny ou Gotlib, pourtant directement concernés par le génocide, s'empêchent eux-mêmes d'en parler frontalement en BD. Il faudra attendre la bande dessinée alternative et adulte, la révolution Maus dès 1980 aux Etats-Unis, dès 1986 en Europe, et une nouvelle génération d'auteurs, pour faire sauter le verrou. Contribution essentielle à la construction de l'identité juive contemporaine, basée sur la quête personnelle de l'auteur dans le passé de son père, rescapé d'Auschwitz, Maus fut également une révolution esthétique de premier plan : " Avec Maus, Spiegelman trouve enfin un langage graphique, un biais, pour dessiner l'indessinable, commente Michel Kichka, le nez sur les documents exposés. On le voit ici, il a d'abord essayé quelques dessins sans passer par une représentation animalière, mais ça ne marche pas, c'est quasi impossible. Les représentations trop frontales, je n'y arrive pas moi-même, même si c'est sans doute nécessaire pour conscientiser les jeunes générations. Mais c'est évident que Maus a été un déclic pour moi comme pour d'autres. " La preuve par les nombreux ouvrages et originaux présentés dans l'expo : aux Etats-Unis, des auteurs installés comme Will Eisner avec The Plot ou Joe Kubert avec Yossel vont enfin se permettre des romans graphiques évoquant le génocide, leur propre histoire et ces syndromes propres aux survivants et enfants de survivants, aux vies passées à l'ombre de la Shoah, comme Michel Kichka les raconte dans son Deuxième Génération. Depuis, l'essor de la BD du réel ou à vocation pédagogique a définitivement fait de la Shoah un sujet de fiction " presque " comme les autres, posant cette fois, parfois, des questions de légitimité. La mémoire ne manque en tout cas plus de repères, à voir les innombrables albums libres d'accès qui clôturent l'exposition et invitent à la fois au souvenir et à la lecture.