Genève, son lac, ses banques, son théâtre d'ombres diplomatique... Sauf miracle, l'acte III des " pourparlers indirects " entre le régime de Damas et la nébuleuse rebelle, engagé ce 13 avril au bord du Léman, ne sortira pas de l'ornière le dialogue de sourds mis en scène par l'opiniâtre envoyé onusien Staffan de Mistura. D'autant que les émissaires de Bachar al-Assad n'y sont attendus que le surlendemain : cinq d'entre eux briguent le même jour au pays un siège de député à la faveur d'un scrutin parlementaire ubuesque, circonscrit aux régions sous contrôle, soit le quart du territoire national. Déjà, le round précédent, disputé entre le 14 et le 24 mars et censé dessiner les contours d'une très incertaine transition politique, avait buté sur un écueil récurrent : le sort réservé au dictateur alaouite. Cette nouvelle session, a prévenu le porte-parole du Haut Comité des négociations (HCN) de l'opposition coalisée, est " vouée à l'échec " si elle escamote un enjeu à ce point crucial.
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Genève, son lac, ses banques, son théâtre d'ombres diplomatique... Sauf miracle, l'acte III des " pourparlers indirects " entre le régime de Damas et la nébuleuse rebelle, engagé ce 13 avril au bord du Léman, ne sortira pas de l'ornière le dialogue de sourds mis en scène par l'opiniâtre envoyé onusien Staffan de Mistura. D'autant que les émissaires de Bachar al-Assad n'y sont attendus que le surlendemain : cinq d'entre eux briguent le même jour au pays un siège de député à la faveur d'un scrutin parlementaire ubuesque, circonscrit aux régions sous contrôle, soit le quart du territoire national. Déjà, le round précédent, disputé entre le 14 et le 24 mars et censé dessiner les contours d'une très incertaine transition politique, avait buté sur un écueil récurrent : le sort réservé au dictateur alaouite. Cette nouvelle session, a prévenu le porte-parole du Haut Comité des négociations (HCN) de l'opposition coalisée, est " vouée à l'échec " si elle escamote un enjeu à ce point crucial. Au regard des réalités de terrain, la " feuille de route " esquissée par la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies hésite entre le catalogue de voeux pieux et la poésie surréaliste : il y est question d'une autorité exécutive intérimaire appelée à accoucher d'une nouvelle Constitution avant la fin de l'été ; et d'élections générales - présidentielle et législatives - à la mi-2017. " Je suis assez sidéré par un tel échéancier, confesse le chercheur Thomas Pierret, fin connaisseur de l'échiquier syrien. Comment peut-on espérer imposer un processus institutionnel sans avoir brisé la mainmise du clan Assad sur le système ? C'est mettre la charrue devant les boeufs. " Fruit d'un pacte russo-américain, l'" accord de cessation des hostilités " entré en vigueur le 27 février dernier a freiné l'activité militaire ; et permis l'acheminement - si embryonnaire soit-il - de secours et de vivres à des dizaines de milliers de Syriens piégés par les combats. Deux nuances, toutefois. D'abord, de graves violations entachent cette accalmie extrêmement précaire, tel le bombardement, le 31 mars dernier, par l'aviation bachariste d'une localité de la banlieue est de Damas, fatal à une trentaine de civils, dont au moins 12 enfants. Ensuite, le cessez-le-feu ne concerne pas les forces djihadistes, à commencer par celles du groupe Etat islamique ou de ses rivaux du Front al-Nosra, filiale syrienne d'Al-Qaeda. En clair, pendant la trêve, la guerre, fût-elle plus sélective, continue. Et chacun des ennemis du " califat " - régime, rebelles, Kurdes - tente de se tailler un sanctuaire aux dépens des deux autres. Après la reconquête de Palmyre, le 27 mars dernier, puis celle d'Al-Qaryatayn, une semaine plus tard, par une armée " régulière " sous perfusion qu'aura sauvée l'irruption sur le champ de bataille du parrain russe, d'autres objectifs clignotent sur les cartes d'état-major : le verrou stratégique de Deir ez-Zor et la province pétrolière éponyme, convoitées aussi par une alliance arabo-kurde ; Alep, ex-capitale économique coupée en deux ; Raqqa, fief syrien de Daech. Pendant ce temps, sur le front irakien, l'armée de Bagdad, épaulée par des conseillers américains et des supplétifs chiites, a entrepris aux abords de Mossoul, bastion de l'" émir " Abou Bakr al-Baghdadi, un siège qui s'annonce long, aléatoire et meurtrier. En Syrie comme en Irak, nul doute que Daech apparaît sur la défensive. L'érosion de son emprise territoriale est indéniable. Le pilonnage intense infligé par la coalition occidentale a anémié ses capacités de production et d'exportation d'or noir, rongeant ainsi son pactole financier ; au point que le versement de la solde des combattants, revue à la baisse, serait souvent suspendu. De même, les liquidations ciblées de cadres influents, par le biais de raids aériens ou de tirs de drones, ébranlent le commandement opérationnel. Il n'empêche. Si le fantasme de l'empire transfrontalier régi par une version barbare de la charia se dissipe, la capacité de nuisance des fantassins du djihad global demeure intacte. Témoin, l'offensive menée sur Dumeir, ville morcelée située à 40 kilomètres au nord-est de Damas, et la reprise, le 10 avril, d'Al-Raï, précieux point de passage vers la Turquie perdu trois jours auparavant. De même, Al-Nosra et ses satellites ont déclenché une offensive synchronisée dans les provinces d'Alep, Hama et Lattaquié. Pour Bachar al-Assad, ce tyran aux allures trompeuses d'échassier indolent, l'heure de la revanche aurait-elle sonné ? Sans doute le croit-il. Au risque d'oublier que, tenu pour moribond à trois reprises en cinq ans, il doit moins sa survie à ses talents manoeuvriers qu'au soutien obstiné de ses mentors iraniens et de son allié moscovite. Tous ses visiteurs récents l'attestent : la reprise de Palmyre, la " perle du désert ", promptement abandonnée en mai 2015, a dopé jusqu'à l'arrogance sa confiance comme son ego. Peu après, on entendra ainsi celui qui voit dans le compromis le chemin le plus court vers le suicide claironner son ambition de " libérer toute la Syrie ". A l'évidence, l'intransigeance hautaine qu'affiche Bachar al-Assad envers les palabres genevoises exaspère Vladimir Poutine et les siens. Annoncé mi-mars, le retrait partiel de l'armée russe s'apparente à une mise en garde sur le registre, non du " Qui t'a fait roi ? ", mais du " Qui donc t'a maintenu sur le trône ? ". Les rodomontades politiques de l'ancien étudiant en ophtalmologie irritent tout autant, qu'il s'agisse de la tenue des législatives évoquées plus haut, d'une présidentielle anticipée, à laquelle il se dit prêt, ou du casting d'un très hypothétique gouvernement d'union nationale. Dans son esprit, l'exercice consiste au mieux à accueillir une poignée d'opposants au sein d'un cabinet dont il restera l'unique patron ; aux antipodes de l'organe transitoire doté des pleins pouvoirs qu'exigent ses adversaires, et dont lui serait exclu. C'est que pour le Kremlin, plus attaché à son sanctuaire méditerranéen - notamment la base navale de Tartous -, à la prévention de la contagion terroriste et à sa dignité retrouvée de superpuissance qu'à Bachar lui-même, tout est négociable, y compris le devenir du despote miraculé. Encore faudrait-il dénicher un substitut crédible... Scénario que récuse toujours Téhéran, autre tuteur vital d'un régime qui n'aurait pas survécu sans l'engagement au sol des Gardiens de la révolution et de cohortes de miliciens chiites. " Logique, commente un expert : pour perpétuer son lien organique avec le Hezbollah libanais, l'Iran a besoin d'exercer un contrôle absolu sur les rouages militaires et sécuritaires syriens. " Même si sa " russo-dépendance " lui interdit de mépriser les oukases du clan Poutine, Bachar détient encore, selon Thomas Pierret, une arme dans son arsenal : le chantage, ou, en plus policé, la dissuasion du faible au fort. Si vous me lâchez, vous perdez tout... " Qui manipule qui ? s'interroge le chercheur. La question vaut d'être posée. " Rien de bien nouveau sous le soleil levantin : pour preuve, cette confidence glissée dans les années 1980 par un ambassadeur soviétique à son homologue britannique, inspirée par la raideur du baasiste Hafez al-Assad, patriarche de la tribu : " Il accepte tout ce que nous lui offrons, sauf les conseils. " L'Italo-Suédois Staffan de Mistura a établi une liste de " 12 points de convergence " virtuels entre le pouvoir alaouite et ses ennemis de l'intérieur. Il aurait pu en inscrire un treizième : le rejet commun du Rojava, cette " entité fédérale " proclamée le 17 mars par les Kurdes syriens du Parti de l'union démocratique (PYD), tenus pour l'heure à l'écart des tractations de Genève, sur les cantons de Kobané, d'Afrin et de Djézireh (nord-ouest). Il ne s'agit nullement d'un acte de sécession, jure Saleh Muslim, figure de proue du PYD. Admettons. Reste que si ce parti bénéficie, comme sa branche armée - les Unités de protection du peuple, fer de lance du combat contre le djihadisme -, du soutien des Etats-Unis et de la Russie, l'initiative a le don de hérisser le " sultan " turc Recep Tayyip Erdogan. Lequel, plus que jamais obnubilé par l'irrédentisme kurde, range ses promoteurs parmi les terroristes, aux côtés de leurs cousins du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de l'Etat islamique. Voilà qui risque d'envenimer encore les relations, respectivement exécrables et tendues, qu'Ankara entretient avec Moscou et Washington. Même si, longtemps accusée de complaisance envers la galaxie djihadiste, la Turquie, qui héberge 2,7 millions de réfugiés syriens, a rallié à l'été 2015 la coalition anti-Daech et renforcé l'étanchéité de sa frontière sud. Sans doute Bachar al-Assad se délecte-t-il des bisbilles de ses ennemis. Qu'il s'empresse de savourer sa vengeance en trompe-l'oeil : s'il a précipité vers la mort tant de Syriens, une Syrie lui survivra. Quel en sera le visage ? Mystère.Par Vincent Hugeux, avec Hala Kodmani