Cela se passe dans le froid d'un hiver allemand. " Dès la première phrase de son septième livre, Une année étrangère, placé sous le haut magistère de Thomas Mann et de sa Montagne magique, Brigitte Giraud donne le ton. Sobre, récitatif, germanophile. Mais les 100 000 lecteurs de L'amour est très surestimé, prix Goncourt de la nouvelle 2007, le savent : derrière l'écriture pondérée de cette ancienne journaliste traductrice de 48 ans sourdent les passions, s'affrontent les êtres, bruit le silenceà
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Cela se passe dans le froid d'un hiver allemand. " Dès la première phrase de son septième livre, Une année étrangère, placé sous le haut magistère de Thomas Mann et de sa Montagne magique, Brigitte Giraud donne le ton. Sobre, récitatif, germanophile. Mais les 100 000 lecteurs de L'amour est très surestimé, prix Goncourt de la nouvelle 2007, le savent : derrière l'écriture pondérée de cette ancienne journaliste traductrice de 48 ans sourdent les passions, s'affrontent les êtres, bruit le silenceàC'est dans le silence neigeux du nord de l'Allemagne, non loin d'un port de la Baltique -l'on devine Lübeck, ville natale de Mann - que Laura débarque à la fin des années 1970. A 17 ans, elle a choisi de jouer les filles au pair, six mois durant, loin de sa famille endeuillée par la perte du cadet, Léo, dans un accident de mobylette. La voilà chez les Bergen, Allemands moyens : monsieur, madame - elle les appellera comme cela tout au long de son séjour - et leurs deux enfants, Thomas, 15 ans, et Susanne, 9 ans. Sa mission ? Très floue. Ses débuts ? Un cauchemar. Quiconque s'est, le soir de son arrivée, retrouvé autour d'une table familiale " exotique " compatira : l'effarement devant l'énorme tranche de foie à engloutir, les mots qui échappent, les sourires niais, les acquiescements intempestifsà" Tout me paraît étranger, écrit la narratrice, les arbres, les villages, les maisons, et même la façon dont la fumée sort des cheminées. " Les Bergen, aussi, la désarçonnent : alors que, chez elle, la vie était structurée, maîtrisée, vouée au travail, c'est le dés£uvrement, la distorsion et la fumée de cigarette - n'en déplaise aux stéréotypes - qui régissent le foyer allemand. Mais, petit à petit, la jeune Française va trouver sa place et s'acclimater : à sa solitude, à la langue, à la campagne enneigée, aux us du couple Bergen, à ce drôle de peuple divisé en deux, épaulée en cela par la lecture de La Montagne magique et par celle, plus surprenante, de Mein Kampf ! Laura, adolescente trop tôt mûrie par la mort de son jeune frère, est venue pour se dépouiller, se métamorphoser, histoire de supporter le regard des autres et d'arrêter de fuir. Grâce au sentiment de liberté né de son statut d'étrangère et de cet espace-temps sans témoin, sans passé, elle atteindra son but, comme le décrit avec finesse et intelligence Brigitte Giraud. Ce sont toutes ces frontières et bascules entre la vie et la mort, l'adolescence et l'âge adulte, l'Allemagne de l'Ouest et celle de l'Est, Thomas Mann et Adolf Hitler qui font le sel de ce subtil roman. Qui devrait connaître, espérons-le, un succès en rien surestimé. Une année étrangère,par Brigitte Giraud.Stock, 210 p. M. P.