Qui n'a jamais partagé avec autrui les photos de ce qui compte pour lui ? Les images forment un support sympatique et créatif pour partager une histoire et, comme le veut la maxime, elles valent parfois mieux qu'un long discours (ou elles y apportent un complément indispensable pour saisir pleinement la réalité que nous cherchons à exprimer). Les spécialistes du marketing l'ont bien compris : sans images, un message oral a moins d'impact. À l'inverse, même si le discours entre par une oreille et ressort par l'autre, l'image, elle, nous colle aux rétines, nous prend par les sentiments et nous influence aussi bien dans nos pensées que dans nos actes.

Sortir de la marge

Pourquoi ne pas exploiter le pouvoir du visuel pour permettre aux personnes qui vivent " en marge " de la société et qui n'ont souvent pas le pouvoir de se faire entendre ? C'est au départ de cette idée que le Pr Caroline Wang de l'université du Michigan a lancé PhotoVoice dans les années 1990. Les projets qui en découlent sont aujourd'hui organisés partout dans le monde, rassemblant des personnes confrontées à une même vulnérabilité (pauvreté, sans-abrisme, maladie psychiatrique...) ; chacune photographie sa réalité quotidienne - ses expériences, ses préoccupations, ses forces et ses faiblesses, etc. Les photos sont ensuite présentées et discutées collectivement ; au fil du processus, ces individus et le groupe qu'ils constituent s'autonomisent dans une société qui a tendance à se protéger de tout ce qui est stigmatisé.

Les images partagées avec le grand public dans le cadre d'une exposition de clôture peuvent contribuer à combattre cette stigmatisation, mais aussi à inspirer les décideurs à introduire les changements qui feront une vraie différence pour les personnes qui se cachent derrière l'objectif... et qui, au travers de leurs clichés, partagent leur riche expérience d'experts du vécu.

Rétablissement personnel

Ce point de départ de PhotoVoice - l'idée que chacun est l'expert de sa propre vie, de son propre vécu - rejoint parfaitement la vision du " rétablissement personnel " qui prévaut actuellement dans le secteur de la santé mentale : qui mieux que le patient sait ce qui lui apporte la force et l'énergie de continuer à mener une vie belle et pleine d'espoir malgré ses symptômes et limitations ? Concrètement, il revient à chacun de déterminer ce qui est important pour lui au quotidien, pour investir encore plus dans ces côtés importants de leur vie, et aider les autres à en prendre conscience de manière à lui apporter un soutien adapté.

Pour sensibiliser les aidants, les patients peuvent aborder ces thèmes qui contribuent au rétablissement lors d'entretiens ou de groupes de discussion classiques... mais les personnes en situation de vulnérabilité ont parfois du mal à s'exprimer ou même à expliquer concrètement ce qui est important pour elles. Certaines y parviendront mieux par d'autres voies, comme une anecdote accompagnant une photo, qui leur servira de cadre et de support.

PhotoVoice apparaît donc comme un outil particulièrement précieux pour les aider à s'exprimer sur leur parcours de rétablissement personnel, comme l'ont également montré les recherches du psychologue Tom Vansteenkiste (groupe de soins Multiversum, asbl De Link). En 2013, il a lancé avec l'appui fonctionnel et sous la supervision du Pr Manuel Morrens (université d'Anvers) et du Pr Gerben Westerhof (université de Twente) un projet de recherche PhotoVoice au sein des structures psychiatriques de Multiversum, portant sur deux groupes de 18 patients au total. Entre-temps, d'autres structures de soins ont lancé des projets comparables et la méthodologie a même été transposée à un public plus large par le biais d'ateliers PhotoVoice organisés au sein de différentes organisations.

Les photos des autres ont parfois aidé les participants à poser un autre regard sur leurs propres expériences. © GETTY

Dynamique de groupe

" Les participants de notre projet de recherche PhotoVoice, des sujets confrontés à des problèmes psychiatriques graves, se sont réunis à un rythme hebdomadaire pendant dix semaines, explique Tom Vansteenkiste. Nous avions choisi pour ces rencontres un cadre détendu, en-dehors des structures de soins psychiatriques. Pour leur donner une idée de ce qu'ils pouvaient photographier autour d'eux, nous leur avons demandé de se focaliser sur ce qui leur donnait de l'énergie ou les mettait de bonne humeur. Au fil des semaines, ils se sont inspirés les uns des autres et ils ont peu à peu commencé à donner du sens à leurs images dans le contexte de leur parcours de rétablissement personnel. Tout en se reconnaissant des points communs, ils ont aussi observé des différences qui leur ont parfois permis de poser un autre regard sur leurs expériences. C'est ainsi qu'ont pris forme non seulement des histoires individuelles, mais aussi des récits englobant plusieurs images. Petit à petit, ils ont commencé à parler non seulement de leur parcours, mais aussi d'une foule d'autres choses. Le fait de mettre à nu de façon très directe leur univers personnel au travers de leurs photos a probablement contribué à vaincre beaucoup plus rapidement leur réticence à nouer des contacts. "

Petites histoires

Les photos proposées par les participants concernaient rarement des moments importants ou déterminants, comme le souligne Tom Vansteenkiste. " Il s'agissait presque toujours d'images associées à une 'petite' histoire, une anecdote. Au fil des séances, ils se sont de plus en plus mis à les classer par thèmes, pour parvenir au final à quatre grandes catégories : personnes, lieux, activités, sens. "

Les photos de la catégorie " personnes " illustraient l'importance des autres (illustration 1), " par exemple parce qu'ils constituaient une source de soutien ou permettaient aux participants de ressentir un lien, un sentiment d'appartenance ou d'amitié en dépit des différences individuelles ". Les lieux aussi peuvent revêtir une grande importance dans le parcours de rétablissement individuel (illustrations 2-3), comme le montrent les nombreuses photos d'endroits où les participants se sentaient en phase avec la nature ou avec l'énergie de leur ville, où ils avaient l'impression d'être chez eux ou en sécurité, etc. La troisième catégorie recouvrait les photos d'activités (illustrations 4-5) susceptibles de détourner les participants de leurs pensées et émotions difficiles ou de leur offrir une occupation artistique, sportive ou tout simplement utile. " D'autres images de cette catégorie illustraient leur rôle significatif en tant que parents, étudiants ou bénévoles, puisque ces personnes veulent elles aussi être plus que 'juste' des patients ! Ce point rejoint la quatrième et dernière catégorie, celle du sens (illustration 6), dont les photos illustraient l'importance du sens, de l'identité, de l'espoir et de la spiritualité dans le rétablissement individuel. "

" Pour clôturer le projet, les participants ont choisi eux-mêmes les photos qui ont été présentées dans les expositions organisées dans le service de psychiatrie et en-dehors, précise encore Tom Vansteenkiste. Une manière, pour eux, de tenir un discours commun mais aussi personnel et unique sur le rétablissement, ce qui leur a donné le sentiment d'être vraiment reconnus. L'initiative a suscité beaucoup de belles réactions positives. Certains visiteurs ont par exemple déclaré qu'ils gardaient de l'exposition une vision beaucoup plus nuancée de la vulnérabilité psychologique. D'autres se sont reconnus dans bien des facteurs bénéfiques au rétablissement, ce qui les a aidés à prendre conscience que celui-ci passe par les petites choses qui donnent du sens à la vie pour chacun d'entre nous. Aurions-nous pu rêver plus beau message de déstigmatisation ? "

Plus d'informations sur photovoice.org ; www.herstelacademie.be