Art menteur, la taxidermie (littéralement : peau en ordre) rend l'apparence de la vie à des animaux morts, dont seule la peau est conservée. Cette pratique s'inscrit dans une forme de tradition historique qui connaît ses heures de gloire dès le XVIe siècle avec les cabinets de curiosités (1). Au XIXe siècle, les musées présentent des dioramas mettant en scène des spécimens naturalisés, élargissant les espèces représentées. Déjà, la frontière entre l'artiste et le taxidermiste est floue. Au rang des précurseurs, Walter Potter (1835-1918) : il imagine un univers miniature dans lequel les chatons prennent le thé et les écureuils tapent la carte... Au fil du XXe siècle, la pratique tombe progressivement en désuétude. Jugée ringarde et dépassée, la taxidermie est remisée dans les réserves des musées, même si on rencontre çà et là de timides emplois chez Miró (le perroquet empaillé coiffant son Object), Victor Brauner (le chef-d'oeuvre du surréalisme Loup-Table, intégrant quelques parties de l'anatomie d'un renard) ou Robert Rauschenberg, qui mêlera régulièrement peinture et bêtes empaillées...
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Art menteur, la taxidermie (littéralement : peau en ordre) rend l'apparence de la vie à des animaux morts, dont seule la peau est conservée. Cette pratique s'inscrit dans une forme de tradition historique qui connaît ses heures de gloire dès le XVIe siècle avec les cabinets de curiosités (1). Au XIXe siècle, les musées présentent des dioramas mettant en scène des spécimens naturalisés, élargissant les espèces représentées. Déjà, la frontière entre l'artiste et le taxidermiste est floue. Au rang des précurseurs, Walter Potter (1835-1918) : il imagine un univers miniature dans lequel les chatons prennent le thé et les écureuils tapent la carte... Au fil du XXe siècle, la pratique tombe progressivement en désuétude. Jugée ringarde et dépassée, la taxidermie est remisée dans les réserves des musées, même si on rencontre çà et là de timides emplois chez Miró (le perroquet empaillé coiffant son Object), Victor Brauner (le chef-d'oeuvre du surréalisme Loup-Table, intégrant quelques parties de l'anatomie d'un renard) ou Robert Rauschenberg, qui mêlera régulièrement peinture et bêtes empaillées... La tendance s'accentue à la fin du XXe siècle. Et, dès les années 1990, les artistes contemporains s'approprient la taxidermie. Mettant en scène l'instinct humain de prédation, beaucoup s'inscrivent plus ou moins directement dans la tradition du trophée de chasse : les Français Rodolphe Huguet et Ghyslain Bertholon, qui remplacent tous deux le massacre traditionnel par le... postérieur de l'animal. D'autres artistes useront de bêtes empaillées pour attirer l'attention sur la mortalité. On pense à Maurizio Cattelan, agitateur professionnel qui place des chevaux pendus ou encastrés dans des murs à des hauteurs improbables (Kaputt). Plus dramatique sous de faux airs comiques, son dérangeant Bidibidibidiboo (titre tiré d'une chanson de Cendrillon) met en scène un écureuil naturalisé qui vient de se suicider... Au royaume du scandale, Damien Hirst ne rencontre pas d'égal. Dans Mother and Child, il expose une vache et son veau conservés dans du formol, découpés chirurgicalement dans le sens de la longueur. Et pointe de manière trash et spectaculaire notre inéluctable décrépitude... S'inspirant des squelettes hybrides croisés dans les cabinets de curiosités, certains artistes conçoivent des créatures improbables, dignes héritières des chimères ou projections potentielles des dérives scientifiques à venir. Dans Misfits, letoujours surprenant Thomas Grünfeld choisit de mêler plusieurs espèces. On croise dans son bestiaire imaginaire une autruche à tête de girafe, un fox-terrier au corps de biche et à queue de renard... Plus perturbantes encore, les oeuvres de l'Américaine Kate Clark brisent la dichotomie rassurante entre l'homme et l'animal : en un même objet, elle combine le corps d'une bête naturalisée avec l'imprévu d'un visage humain recouvert de peau... Friands de polémiques, d'autres artistes s'attirent régulièrement les foudres du public. En 2001, Xiao Yu-Ruan place dans un récipient de formol une créature composée de la tête d'un foetus humain, d'yeux de lapin et d'un corps de mouette. Une composition difficilement supportable, qui interroge l'éthique et les limites de l'art. Certains plasticiens mettent aussi leur imagination au service de l'humour en réalisant des mises en scène comico-macabres. Daniel Firman, par exemple, se moque de la gravité terrestre avec ses éléphants étonnants (Nasutamanus et Würsa). Le premier - à la verticale, en équilibre sur sa trompe - est un spécimen naturalisé. Le second - en lévitation horizontale - est un moulage. Werner Reiterer emprunte un procédé similaire, propulsant son chat au plafond. Le Hongrois Géza Szöll?si imagine un babyfoot dont les habituels joueurs de bois sont remplacés par des hamsters et des écureuils naturalisés (Hamsters vs Squirrels), quand il ne transforme pas têtes de vaches, de chèvres ou de sangliers en véritables ballons tout ronds (My Pets). Bien ancré, l'usage de la taxidermie semble encore plus marqué dans notre pays qui en fait presque une spécialité. Roi de la provocation, Wim Delvoye a fait couler beaucoup d'encre avec ses cochons tatoués. Entre 2004 et 2010, le Belge exploite en Chine un élevage de porcs qu'il tatouait - sous anesthésie ! - de motifs faisant référence à notre société de consommation. L'animal mort (de sa belle mort), Delvoye conserve la peau et procède à la naturalisation du cochon entier. Dans Grave Tomb (Swords, Skulls and Crosses), l'autre superstar nationale Jan Fabre recouvre de scarabées des crânes combinés à des oiseaux et autres petits animaux. Un classique du genre. L'Anversois joue également sur notre sensibilité avec son Carnaval des chiens errants morts. Jean-Luc Moerman a, quant à lui, décliné son univers proche du tatouage sur un fantastique tigre naturalisé. Dans In Flanders Fields, Berlinde De Bruyckere emploie des chevaux empaillés pour rappeler les pertes humaines mais aussi animales lors de la Première Guerre mondiale. Glaçant. D'une poésie cynique, les animaux ironiquement bandés de Pascal Bernier (voir ci-contre) témoignent également d'une nature fragilisée par l'homme. Suscitant inévitablement une réflexion sur le statut moral de l'animal et sur la responsabilité des hommes à son égard, le cas de la taxidermie dans l'art entre dans la catégorie " usage à des fins de divertissement " (dont les situations les plus médiatiques concernent les zoos et les corridas). Les enjeux éthiques sont énormes et les positions partagées entre les abolitionnistes de toute exploitation animale et les welfaristes, plus modérés. Entre fascination et répulsion, ces oeuvres intriguent, questionnent et stimulent. Elles sont aussi souvent de bouleversants cris d'amour à des animaux auxquels les artistes portent le plus vif attachement. (1) Lire aussi le numéro Black Design du Vif Weekend, page 62. PAR GWENNAËLLE GRIBAUMONTRoi de la provocation, Wim Delvoye a fait couler beaucoup d'encre avec ses cochons tatoués