Avec pas moins de onze albums parus ces douze dernières années, la franchise Blake et Mortimer est une affaire qui roule - chaque nouveau volume affole les compteurs et finit dans les meilleures ventes de l'année - et un sacré défi, qui ne semblait pas nécessairement gagné en 1996, en lançant ce principe a priori très rigide de reprises, six ans après la mort de son créateur Edgar P. Jacobs. Des équipes se forment autour d'un ou de plusieurs albums, et travaillent parfois en parallèle, mais toutes doivent respecter "le corpus jacobsien" quasiment à la lettre: stricte ligne claire, récitatifs, (très) longs dialogues, ambiance fifties...
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Avec pas moins de onze albums parus ces douze dernières années, la franchise Blake et Mortimer est une affaire qui roule - chaque nouveau volume affole les compteurs et finit dans les meilleures ventes de l'année - et un sacré défi, qui ne semblait pas nécessairement gagné en 1996, en lançant ce principe a priori très rigide de reprises, six ans après la mort de son créateur Edgar P. Jacobs. Des équipes se forment autour d'un ou de plusieurs albums, et travaillent parfois en parallèle, mais toutes doivent respecter "le corpus jacobsien" quasiment à la lettre: stricte ligne claire, récitatifs, (très) longs dialogues, ambiance fifties... Une vingtaine d'auteurs, et non des moindres, se sont déjà prêtés voire brûlés à l'exercice, de Ted Benoit chez Juillard, en passant par René Sterne, Chantal De Spiegeleer, Antoine Aubin, Jean Van Hamme ou Yves Sente, sans oublier le quatuor formé l'an dernier par François Schuiten, Laurent Durieux, Thomas Gunzig et Jaco Van Dormael autour du Dernier Pharaon, le seul véritable hors-série de la série. Christian Cailleaux rejoint désormais la dream list. Il a dessiné les personnages de ce Cri du Moloch (1) entouré de vieux briscards. Etienne Schréder, véritable gardien du temple avec déjà quatre Blake et Mortimer à son actif, s'est chargé du découpage, des décors et "du respect des trames jacobsiennes". Quant au scénariste Jean Dufaux, il donne ici enfin une suite à son premier Blake et Mortimer, L'Onde Septimus. Un album paru il y a sept ans déjà, qui situe son intrigue dans la suite directe de La Marque jaune et avec, dans le rôle principal, Olrik, l'éternel grand méchant de la série, mais jusqu'ici bien lisse. Car si au premier regard, ce vingt- septième Blake et Mortimer respecte les impératifs, la lecture du Cri du Moloch confirme qu'il s'agit bel et bien d'un album de 2020, avec un antihéros à l'avant-scène dont on creuse la psy- chologie, un Alien mortifère, un Mortimer "dur" et une expressivité des personnages qu'on n'avait jamais vue jusque-là. Pour, finalement, un étonnant mélange entre commande et création qui n'appartient qu'à cette franchise hors norme, et à ce nouveau trio. "Je ne suis pas au service de Jacobs, mais dans le respect d'une oeuvre que j'ai toujours aimée, et qui me parle comme seules deux ou trois peuvent le faire. A partir de là, je peux adopter certains codes tout en restant sincère dans ma démarche artistique", explique d'abord Jean Dufaux, qui n'aura pas eu la vie facile avec "son" Blake et Mortimer : d'abord obligé de réduire la voilure de son grand projet ("J'étais parti sur trois volumes, avec le passé d'Olrik, ses pulsions, un suivi presque psychanalytique, mais il a fallu que je compose"), il a dû ensuite changer d'attelage pour cause de mésentente avec le dessinateur Antoine Aubin, remplacé au pied levé au terme de L'Onde Septimus par Christian Cailleaux, lequel travaillait sur... une autre reprise de Blake et Mortimer, cette fois écrite par José-Louis Bocquet et Jean-Luc Fromental ( Huit heures à Berlin, qui sortira l'année prochaine, avec, au dessin, un certain Antoine Aubin). Un rififi qui aura duré sept longues années, mais qui n'aura pas eu raison de lui, ni de ses convictions quant à "sa" reprise: "Pour garder cette série vivante, il faut la mettre face à sa génération et ne pas simplement cultiver sa nostalgie. Regardez Batman: aujourd'hui, c'est un héros qui cultive le bien et le mal en lui-même, qui peut être embarrassé, déficient, qui pourrait basculer. On met même en exergue le Joker! Or, sur les Blake et Mortimer, ça ne s'était jamais fait, nous sommes donc partis dans cette direction: même eux doivent bouger. Je ne pense pas que c'est un Blake et Mortimer de plus. Je ne dis pas qu'il est meilleur qu'un autre, mais je sais qu'il est sincère. C'est pareil quand Christian réussit à mettre de l'émotion sur des visages très figés, là aussi dans l'idée de les bouger un peu plus encore, en restant dans le corpus jacobsien." Christian Cailleaux confirme: "Etre fidèle à l'oeuvre et exprimer en même temps une part de création, je crois que c'est l'idée même de ces reprises, et ce pourquoi on fait appel à des gens comme moi plutôt qu'à des studios qui seraient dans la copie parfaite. Je viens de ce style-là, je suis de la génération qui a directement suivi les Chaland et les Serge Clerc dans ce renouveau de la ligne claire, mais j'ai aussi exploré d'autres voies, d'autres manières, qui forcément nourrissent ce retour aux sources, et cette gageure d'y trouver ma place et de m'exprimer." Etienne Schréder, de plus en plus à l'aise dans son rôle de "collaborateur perpétuel" et de "meilleur connaisseur de la grammaire jacobsienne", abonde et conclut: "L'écriture jacobsienne a ses règles sur les dispositions dans la planche, leur architecture, leurs façons symétriques, et cette ligne claire qui définit les tensions, le mouvement et une parfaite lisibilité. C'est devenu une forme d'esthétisme, mais la caractéristique de Jacobs n'est pas dans son dessin, mais bien dans ses mises en scène. Sa caméra n'est par exemple que très rarement à hauteur des yeux, elle n'est jamais plus haut, toujours un peu plus bas, ce qui est très rare en BD et ce qui crée un dynamisme théâtral qui lui est propre. C'est quelque chose qu'on a peut-être trop négligé précédemment. Or, quand on l'applique, on peut y trouver beaucoup de créativité, car les enjeux sont ailleurs."