De notre envoyée spéciale
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De notre envoyée spéciale Le soleil n'a pas de c£ur. Il brille même pour les enterrements. On ne sait plus d'ailleurs à quoi servent les lunettes noires griffées : à dissimuler les yeux gonflés des parents ou des proches collaborateurs, à protéger les célébrités des flashs des paparazzis ou à rehausser d'une note hype les costumes un peu serrés des mafieux ? Le président de la République de Croatie, Stipe Mesic, lui, se tient bien droit, le regard un peu brouillé, entouré de six gardes du corps. C'est d'abord à un ami qu'il dit adieu, ce 27 octobre, devant le cercueil d'Ivo Pukanic, sulfureux patron de presse, tué quatre jours plus tôt dans l'explosion de sa Lexus, avec son directeur du marketing, en plein centre de Zagreb. Ivo Pukanic n'était pas un enfant de ch£ur. Nacional, l'hebdomadaire qu'il avait cofondé en 1995, servait d'abord ses intérêts et ceux de ses amis. Et certains des amis qui, ce jour-là, déposent, la mine déconfite, des couronnes funéraires n'ont pas la tête à faire la quête à l'église : non loin du chef de l'Etat et d'un ancien ambassadeur américain, William Montgomery, il y a là l'épouse de Vlado Brkic, un parrain de la mafia balkanique, mais aussi les fils de Hrvoje Petrac, deux gaillards solidement plantés que papa, un éminent boss du milieu de Zagreb déguisé en businessman, a envoyés à sa place : il était " retenu " en prison, condamné à sept ans pour l'enlèvement du fils du général Zagorec. Un autre ex-vieux copain de Petrac et de Pukanic, blindé de décorations, qui a dû regarder la cérémonie de sa cellule, lui aussi. Extradé d'Autriche à la demande des autorités croates, accusé de détournement de fonds pendant la guerre, le général est rentré à la fin de septembre. C'est là que les problèmes ont commencé. Par quelques cadavres de trop, qui pourraient bien encombrer la marche d'adhésion à l'Union européenne de la Croatie, si elle ne fait pas rapidement le ménage dans le crime organisé. Car, jusqu'à ces sanglants événements, l'ex-république yougoslave faisait figure de favorite pour le prochain élargissement - loin devant le reste des Balkans. Le 6 octobre, à 11 h 30 du matin, une jolie et brillante diplômée en droit de 26 ans, Ivana Hodak, la fille de l'avocat de Zagorec et de l'ancienne vice-présidente du gouvernement Tudjman, est abattue de deux balles en pleine tête dans l'escalier de son immeuble. " Un choc terrible, se souvient Slavica Lukic, journaliste à l'hebdomadaire Globus. En plein jour, à quelques dizaines de mètres du siège de la police, de ministères... Le message était clair : le crime organisé peut tuer quand il veut, où il veut. " Le Premier ministre, Ivo Sanader, riposte : il ne laissera pas " Zagreb ressembler à Beyrouth " et limoge les ministres de l'Intérieur et de la Justice, pour les remplacer, fait exceptionnel dans la région, par des personnalités non liées au parti au pouvoir. Le président martèle : " Ce sera eux ou nous ! " Car le pays est plus connu pour la transparence de la mer Adriatique et la beauté de ses criques que pour les éclaboussures de sang sur les pavés rose austro-hongrois de sa charmante capitale. Jusque-là, les mafieux avaient l'habitude de se dessouder entre eux. " Ces dix-huit derniers mois, 11 types du milieu ont été abattus, relate le journaliste Gordan Malic, du quotidien Jutarnji list, qui vit sous protection policière. Mais, depuis peu, les cibles ont changé. " Début juin, un journaliste, Dusan Miljus, a été passé à tabac à coups de barres de fer en plein jour. Bilan : quatre mois d'arrêt de travail et une conscience très nette des limites du métier. " Je venais de publier un article sur le trafic d'armes des Balkans vers l'UE, dit-il. Depuis, je vis sous escorte vingt-quatre heures sur vingt-quatre. " Le professeur de droit Josip Kregar résume l'affaire : " Aujourd'hui, ce sont les eaux troubles des années 1990 qui remontent à la surface... " Treize ans après la fin des combats, les fantômes frappent à la porte. Que la guerre de 1991 était jolie, pourtant ! En ces temps-là, le jeune Vladimir Zagorec, mâchoire taillée à la hache et cheveux ras, n'est pas grand-chose quand il se fait introduire dans les couloirs du pouvoir par maman, secrétaire du président Franjo Tudjman, le père de la Croatie actuelle. Soumis à l'embargo international sur les armes contre les belligérants ex-yougoslaves, les Croates doivent pourtant trouver de quoi se défendre. Vladimir, simple chauffeur, se charge des commissions. L'argent de la diaspora vient à l'aide, comme les réseaux d'intermédiaires forcément louches, via des mercenaires ou des anciens de la Légion étrangère. La guerre est un gros gâteau. Et le jeune Zagorec s'en tire si bien qu'il est hissé, en quelques mois, au rang de vice-ministre de la Défense et de général de l'armée croate. Décoré tel un sapin de Noël, lui qui n'a jamais mis le pied sur un champ de bataille. En ces temps troublés, les fortunes se font en un clin d'£il. On prépare l'indépendance d'une nation, pas un bilan d'expert-comptable. Hrvoje Petrac l'a bien compris, lui aussi, et va où le vent le pousse. Zagorec et lui se rencontrent et s'associent dans le monumental consortium des profiteurs de guerre, jamais très loin du pouvoir. " Le conflit a favorisé ces rapprochements entre politiques, gangs-ters, services secrets et oligarques, unis dans des intérêts communsà ", raconte Misha Glenny, l'auteur de McMafia (Denoël, janvier 2009). Après la fin des combats et les accords de Dayton, en 1995, les gaillards doivent s'occuper. Le général Zagorec devient entrepreneur. A Zagreb, la guerre des gangs éclate. Leur seule courtoisie, c'est de frapper avant de buter. Au sommet du pouvoir, la lutte est rude, aussi, entre le HDZ ultranationaliste de Tudjman et la faction plus modérée du futur président Mesic. La longue agonie du premier entretient l'incertitude. C'est l'époque où le Premier ministre déclare, tremblant, en sortant de l'hôpital : " Le président va mieux ", alors qu'il est déjà mort. Le crime organisé pousse comme une fleur dans le désert du pouvoir. Pour des raisons obscures, Petrac et Zagorec se fâchent. Petrac boude et enlève le fils de Zagorec, contre rançon. Faisant fi du repos dominical, Zagorec prévient la police et n'a qu'à décrocher son téléphone pour appeler l'Hypo Bank, qui lui verse 1 million d'euros en quelques heures. Mais l'affaire tourne mal. Petrac se réfugie en Grèce, d'où il est ensuite extradé tout en proférant des menaces à peine voilées contre le Premier ministre, Ivo Sanader. Lors de son procès, en 2007, il accuse Zagorec d'avoir filouté des diamants d'une valeur de 5 millions de dollars en garantie contre des armes. Le grand déballage commence. De prison, Petrac demande au journaliste Pukanic d'activer ses réseaux au pouvoir pour le faire libérer. " Il n'y a toujours pas de frontières claires entre les mondes, résume Ivo Banac, professeur à l'université Yale. Le crime organisé, dans les Balkans, est devenu très sophistiqué : le blanchiment d'argent s'est légalisé dans des investissements immobiliers, des fonds de pension et du boursicotage. Des sommes gigantesques sont en jeu. " Et Zagorec n'est sans doute que la partie émergée d'un iceberg : " A travers lui, c'est la question d'un système qui se pose, résume le Pr Kregar. Qu'y avait-il derrière le régime de Tudjman ? Et qui a commandité les meurtres ? "A force de nager au milieu des requins, on se fait avaler tout cru. Dans ces eaux sales, Zvonimir Hodak a perdu sa fille unique. Dans son bureau de la banlieue de Zagreb, il montre les photos d'Ivana, un physique de mannequin. " Elle était sérieuse, quadrilingue. Elle préparait son admission au barreau... ", dit-il, la gorge nouée. Au cabinet, elle s'occupait aussi des affaires immobilières de Zagorec. Et, depuis l'été, elle sortait avec l'avocat de Petrac. " Une relation dangereuse, lâche son père. Mais elle était amoureuse... " Petrac a-t-il pris sa revanche, à travers elle, sur son ennemi Zagorec ? C'est une des thèses de Hodak. Zagorec lui-même a-t-il voulu effacer le témoin de ses transactions ? La mala prica, la " petite histoire ", ce travers balkanique qui se nourrit de rumeurs et de désinformation, ne cesse d'enfler dans les rues de Zagreb et de la région. Car, derrière les premières arrestations, dans l'affaire Pukanic se profile un parrain serbe, Joca Ams-terdam. Un vrai " guêpier ", comme le dit l'écrivain Predrag Matvejevitch, revenu dans son cher pays après un exil de dix-sept ans. L'éminent essayiste (auteur d'Entre asile et exil. Sur la Russie de Brejnev à Poutine, Fayard) voit, consterné, le fameux slogan de Tito, " Unité et Fraternité ", récupéré par les criminels des Balkans, les rares à faire fi des nationalismes alors que les relations entre la Croatie et la Serbie se crispent, depuis quelques jours. Les deux pays s'accusent mutuellement de génocide devant la Cour internationale de justice. Predrag Matvejevitch observe cependant des progrès. Sous Tudjman, il avait qualifié la Croatie et les régimes balkaniques de " démocratures ", pays à la démocratie proclamée mais continuant la dictature. " Maintenant, sourit-il, ici, c'est de la postdémocrature, une démocrature qui cherche à s'en sortir, qui feint de découvrir la mafia et lui déclare la guerre, afin d'entrer dans l'Europe. Le moment est crucial. Et on verra jusqu'où le pouvoir aura le courage d'aller. "L'Union européenne, en attendant, durcit la négociation avec la Croatie. " Il faut éviter ce qu'on a fait pour la Roumanie et la Bulgarie, minées par les mêmes problèmes, confie un diplomate. Admettre l'élève dans la classe supérieure moyennant des devoirs de vacances et des mécanismes de surveillance qui sont un cauchemar, car ils divisent l'Union et mettent en jeu la crédibilité de la Commission. " Quand il s'agira d'ouvrir le chapitre " Justice et droits fondamentaux ", donc, la Croatie a sérieusement intérêt à montrer sa détermination à réformer. " Il y a une volonté d'aller de l'avant. Pas de parti eurosceptique, ici, comme en Serbie. Un Premier ministre qui a su se débarrasser des éléments ultranationalistes du HDZ... Et n'oublions pas qu'il s'agit pour la première fois d'intégrer un pays sortant à peine de la guerre. Maintenant, la vraie question que les Croates doivent se poser, c'est : veulent-ils vivre dans leur passé ou se tourner vers l'avenir ? "Delphine Saubaber, avec Gaëlle Perio, à Zagreb