de notre envoyé spécial
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de notre envoyé spécial Depuis le 20 janvier, la Guadeloupe vit au ralenti. A de rares exceptions près, grandes surfaces et boutiques gardent leurs rideaux baissés ; écoles et université n'accueillent plus d'élèves depuis un mois. Chaque jour, ou presque, le LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon), "collectif contre l'exploitation outrancière", organise des " déboulés ", durant lesquels les manifestants réclament, dans une ambiance festive, 200 euros d'augmentation pour les bas salaires, dernière des 132 revendications du collectif encore insatisfaite. Mais, dans cet archipel à la tradition rebelle, où le dialogue social s'est longtemps résumé à la castagne, ce mouvement-là va bien plus loin que d'habitude. " Ça n'est pas qu'un simple conflit opposant salariés et patron, précise Vincent Tacita, jeune entrepreneur insulaire à la tête d'une société de sondages. C'est une révolution sociétale. " C'est dit : la Guadeloupe vit une crise d'identité profonde, où, dans une sorte de catharsis générale, tout est mis sur la table. A commencer par les frustrations du présent. Les inégalités d'une société à deux vitesses, qui compte 23 % de chômeurs et 30 000 RMIstes (pour 460 000 habitants), cohabitant avec des fonctionnaires payés 40 % de plus qu'en métropole. Un équilibre fragile, jusqu'ici sauvé par le travail au noir, qui permettait aux " jobeurs " de survivre. " Mais le secteur du BTP, principal pourvoyeur de l'économie informelle, a commencé à souffrir dès l'été dernier ", analyse un expert économique local. Ajoutez-y un regain de l'inflation, qui touche surtout le carburant et les produits de première nécessité, et l'exaspération des plus pauvres est arrivée à son paroxysme cet hiver. Une exaspération qui vise, au premier chef, les " profiteurs ", identifiés aux descendants des colons blancs des Antilles - békés martiniquais, qui contrôlent une partie de l'économie de l'île, ou " blancs-pays " guadeloupéens, un peu moins influents - mais aussi l'Etat français, incapable d'assurer la concurrence et le contrôle des prix dans ce marché clos, dépendant des importations de la métropole. Blancs contre Noirs : même au sein de la bourgeoisie intellectuelle noire ou métisse, on vous raconte l'éternelle histoire du neveu ou du cousin parti conquérir un bac + 5 en métropole et qui, revenu au pays, doit se contenter de petits boulots, parce que les " métros " trustent les postes de cadres. " A diplômes et compétences égaux, nous ne sommes jamais recrutés, affirme Mélina Seymour Gradel, 26 ans, présentatrice sur la chaîne de télévision locale A 1, étudiante et présidente de l'association Initiatives Jeunes. Nous ne pouvons même pas intégrer nos propres entreprises ! " A la Guadeloupe, le passé a encore du mal à passer. Cette Histoire qui pèse si lourd, c'est évidemment celle de l'esclavage. Définitivement supprimé en 1848, il est quasi ignoré jusqu'à la célébration des 150 ans de l'abolition, en 1998. " L'économie a gardé ses structures héritées du xixe siècle, avec ses défauts et ses injustices ", constate ainsi Nelly Schmidt, chercheuse au CNRS et auteure de La France a-t-elle aboli l'esclavage ? (Perrin). " Personne n'a pris la mesure de ce qui se passe en Guadeloupe ", martèle Pierre-Yves Chicot, maître de conférences en droit public à l'université des Antilles et de la Guyane. Et le jeune universitaire de souligner la décrédibilisation des élus, l'impuissance de l'Etat et, durant les premières semaines, le sens politique et l'organisation du LKP, emmené par le très charismatique Elie Domota. Beaucoup s'inquiètent de la " stratégie de guérilla " du LKP - dont certains commandos débarquent dans les entreprises et les magasins pour les obliger à fermer - et du " climat préinsurrectionnel ". Et si les chaudes nuits de Pointe-à-Pitre lui donnaient raison ? Déjà, de nombreuses familles de cadres métro ont bouclé leurs valises. Cette fois encore, la Guadeloupe semble jouer son avenir sur la corde raide. Pierre-Yves Lautrou, avec Hervé Pédurand (à Pointe-à-Pitre)