Les Taïwanais la trouvaient froide et sans charisme, ils critiquaient volontiers sa politique. En novembre 2018, ils ont durement sanctionné sa formation, le Parti démocrate progressiste (DPP), lors des élections municipales. Depuis quelques mois, pourtant, la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen a réussi un spectaculaire come-back. Adoption du mariage pour tous (une première en Asie), rapprochement avec Washington au grand dam de Pékin, soutien aux démocrates de Hong Kong... Quelques jours avant la fin de son mandat, cette ancienne avocate de 63 ans affiche un bilan très honorable. A tel point qu'elle paraît bien placée pour décrocher un second mandat, le 11 janvier. Les derniers sondages lui donnent en effet entre 19 et 24 points d'avance sur Han Kuo-yu, son principal rival, le candidat du Kuomintang (KMT). Jusqu'en 1986, ce parti, fondé par Sun Yat-sen, premier président de la République de Chine, était le seul autorisé à Taïwan. Favorable à un rapprochement avec la Chine continentale, le KMT soutient le principe " un pays, deux systèmes " prôné par Pékin, qui consiste à faire cohabiter, sous la bannière de la République populaire de Chine, les régimes communiste (Chine continentale) et capitaliste (Hong Kong, Macao et Taïwan).
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Les Taïwanais la trouvaient froide et sans charisme, ils critiquaient volontiers sa politique. En novembre 2018, ils ont durement sanctionné sa formation, le Parti démocrate progressiste (DPP), lors des élections municipales. Depuis quelques mois, pourtant, la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen a réussi un spectaculaire come-back. Adoption du mariage pour tous (une première en Asie), rapprochement avec Washington au grand dam de Pékin, soutien aux démocrates de Hong Kong... Quelques jours avant la fin de son mandat, cette ancienne avocate de 63 ans affiche un bilan très honorable. A tel point qu'elle paraît bien placée pour décrocher un second mandat, le 11 janvier. Les derniers sondages lui donnent en effet entre 19 et 24 points d'avance sur Han Kuo-yu, son principal rival, le candidat du Kuomintang (KMT). Jusqu'en 1986, ce parti, fondé par Sun Yat-sen, premier président de la République de Chine, était le seul autorisé à Taïwan. Favorable à un rapprochement avec la Chine continentale, le KMT soutient le principe " un pays, deux systèmes " prôné par Pékin, qui consiste à faire cohabiter, sous la bannière de la République populaire de Chine, les régimes communiste (Chine continentale) et capitaliste (Hong Kong, Macao et Taïwan). Mais les événements qui déchirent Hong Kong depuis dix mois ont mis à mal ce principe. Comment les Taïwanais - notamment les jeunes générations - pourraient-ils adhérer à un tel projet quand ils voient, à la télé et sur les réseaux sociaux, manifestants et forces de l'ordre s'affronter dans les rues ? " Les trois quarts d'entre eux réfutent désormais ce slogan, assure Chen Ming-chi, vice-ministre chargé des relations avec la Chine continentale. Si la situation s'aggrave, ils seront 90 % à s'opposer à tout rapprochement avec Pékin. " Il y a un an, cette jeunesse confiait pourtant au Vif/L'Express sa lassitude et sa déception devant l'inertie du parti démocrate. L'avenir semblait alors plus radieux à Shanghai que dans les tours de Taipei. Pour ces jeunes désabusés, les folles journées du " mouvement des tournesols ", en 2014, n'étaient qu'un lointain souvenir. Durant près d'un mois, des milliers d'étudiants avaient occupé le Parlement de Taïpei pour s'opposer à un projet d'accord de libre-échange avec la Chine. Aujourd'hui, cette " génération tournesol " se retrouve mobilisée pour défendre la fragile démocratie taïwanaise. Dans son bureau encombré, au troisième étage de la mairie de Taipei, Meredith Huang est l'une de ces " enfants tournesol ". Elue en novembre 2018 au sein du New Power Party (NPP), une émanation du Parti démocrate, la jeune conseillère municipale de 29 ans a abandonné ses cours de danse classique pour sauter dans le grand bain de la politique. " La situation à Hong Kong nous a appris une chose, lance-t-elle d'emblée. La réunification avec la Chine est hors de question. " Protection de l'environnement, cause LGBT, éducation... Dans son district de Taipei, Meredith Huang veut secouer la vieille classe politique taïwanaise, qu'elle trouve trop corsetée. Même objectif, mais avec des méthodes différentes, pour Audrey Tang. A 14 ans, cette jeune surdouée avait quitté l'école pour apprendre - seule - l'informatique, avant de s'envoler pour la Silicon Valley, en Californie. Le mouvement des tournesols a décidé de son retour à Taïwan et, dans la foulée, de son entrée en politique. En 2016, elle devient la première ministre transgenre du monde. Chargée du développement du numérique, cette ancienne pirate informatique milite pour une " démocratie ouverte ", qui prendrait le contre-pied d'une Chine continentale, où les nouvelles technologies sont au service de l'autoritarisme et de la surveillance généralisée. " En République populaire de Chine, les individus doivent être transparents à l'égard de l'Etat. Ici, c'est l'inverse, c'est le gouvernement qui doit être transparent. " Les Chinois appellent " tortues de mer " cette diaspora installée aux Etats-Unis qui décide de rentrer à la maison pour venir à la rescousse du pays. En 2014, Brian Hiao, étudiant new-yorkais, fait ses valises en voyant les images de l'occupation du parlement de Taipei. Une fois rentré, il lance le magazine New Bloom (" Nouvelle floraison "), en référence aux tournesols. A 28 ans, il affirme être à la tête du plus grand média indépendant de Taïwan. " La vraie question qui se pose sur le plan politique, ici, c'est d'être pour ou contre l'indépendance, et pour ou contre l'unification avec la Chine, énonce-t-il, avec le débit d'une mitraillette. Tout tourne autour de ces deux sujets. "A Pékin aussi, cette question est au coeur des esprits. Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, le président chinois Xi Jinping a fait de la " conquête " de l'île rebelle l'une de ses priorités. Pour lui, pas de doute : Taïwan reviendra à la mère patrie d'ici au centième anniversaire de la République populaire de Chine, en 2049. " Nous respecterons votre mode de vie ", a-t-il assuré aux Taïwanais qui, à la lumière des événements de Hong Kong, n'en croient pas un mot. Jusqu'alors, le pouvoir chinois s'était appuyé sur le KMT pour tenter d'infléchir l'opinion publique. Mais l'intransigeance de Pékin envers les émeutiers de Hong Kong a ruiné ce plan - et le manque de modernisme du parti d'opposition n'a pas arrangé les choses. " Le KMT est totalement déconnecté de la réalité ", confirme Eric Huang. Ce jeune Taïwanais de 33 ans, passé par le Canada et les Etats-Unis, a longtemps coordonné les relations entre le KMT et Washington, avant de prendre la tête de la communication internationale du parti. Il en a finalement claqué la porte, lassé par ce " club de vieux messieurs ". Revenu à Taipei, il ne cache pas son aversion pour l'actuel candidat du KMT, Han Kuo-yu. Avec ses manières populistes, celui que l'on surnomme le " Trump taïwanais " s'est aliéné à la fois la base du KMT, représentée par une certaine élite éduquée à l'étranger, et la jeunesse, plus proche du camp démocrate, qui déteste ses discours clivants. " Le KMT doit se réformer et choisir son camp, s'exclame Eric Huang. Les Etats-Unis nous demandent de choisir entre Washington et Pékin. Le KMT devrait s'aligner sur les Américains ! " Persuadé de la défaite prochaine de Han Kuo-yu, Eric Huang attend son heure pour retourner dans l'arène politique. Il a déjà bâti son programme. " Une réunification avec la Chine est impossible, affirme- t-il. Ce serait dix fois pire qu'à Hong Kong ! Le KMT doit soutenir la démocratie. " Une victoire du camp démocrate serait un scénario catastrophe pour Pékin, qui, en prévision, a limité drastiquement le nombre de Chinois autorisés à se rendre à Taïwan. De leur côté, de nombreuses entreprises taïwanaises sont " rentrées au bercail " parce qu'elles craignent que leurs employés expatriés soient, un jour ou l'autre, arrêtés par une police chinoise aux ordres du pouvoir communiste. Et les tensions entre les deux Chines vont crescendo. " Nous n'avons plus aucun dialogue officiel avec Pékin, se lamente le vice-ministre Chen Ming-chi. La Chine a lancé une vague de cyber- attaques dans le but de manipuler les élections. Il y a de nombreuses affaires d'espionnage en cours. " Taïwan a ainsi voté une loi " anti-infiltration ", fin décembre, visant à empêcher Pékin de financer les partis politiques prochinois. Dans ce bras de fer, Taïwan est bien seul (voir l'encadré page 78). Heureusement, il y a les Américains... Bien que Washington ait rompu ses relations diplomatiques avec Taipei en 1979 (pour reconnaître Pékin comme seul représentant de la Chine), les Etats-Unis n'en restent pas moins l'allié le plus puissant du territoire insulaire. Depuis le mois de juillet, Washington a vendu pour plus de dix milliards de dollars d'armement à Taïwan, dont des chars M1A2 Abrams, des systèmes de défense sol-air et des chasseurs F-16 modernisés. " Plus de trois mille conseillers du Pentagone se rendent chaque année à Taïwan, commente Jean-Pierre Cabestan, professeur de sciences politiques à l'Université baptiste de Hong Kong. Cela montre à quel point les Etats-Unis prennent au sérieux la sécurité de l'île. " Bien qu'il soit imprévisible, Donald Trump ne devrait pas changer de politique. " C'est toute l'ironie et le paradoxe de la puissance chinoise, poursuit le chercheur. La Chine semble puissante aux quatre coins du monde, elle donne l'impression d'une force irrésistible, mais finalement, elle est contestée dans son pré carré ! En remettant en cause l'hégémonie communiste, Taïwan et Hong Kong contribuent à affaiblir la Chine. " Le slogan " un pays, deux-systèmes " n'a jamais semblé aussi irréaliste.