Surtout, ne dites pas "mendiant"! Le mot est tabou chez ceux qui font la manche. Dites plutôt "mancheur", "manchiste" ou - car ceux qui la pratiquent manient parfois l'autodérision - "manchot". A leurs yeux, la manche est un travail à part entière, avec ses horaires réguliers (conditionnés par les sorties de bureaux), ses contraintes (comme les vexations policières ou la lutte pour une parcelle de territoire) et ses petits extras, cadeaux dérisoires d'un quotidien éprouvant. Un travail, vraiment? Eh oui: "Je dois y aller: j'ai du boulot" sont des mots qui closent souvent les conversations de la rue.
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Surtout, ne dites pas "mendiant"! Le mot est tabou chez ceux qui font la manche. Dites plutôt "mancheur", "manchiste" ou - car ceux qui la pratiquent manient parfois l'autodérision - "manchot". A leurs yeux, la manche est un travail à part entière, avec ses horaires réguliers (conditionnés par les sorties de bureaux), ses contraintes (comme les vexations policières ou la lutte pour une parcelle de territoire) et ses petits extras, cadeaux dérisoires d'un quotidien éprouvant. Un travail, vraiment? Eh oui: "Je dois y aller: j'ai du boulot" sont des mots qui closent souvent les conversations de la rue.A leur contact, une évidence saute aux yeux: beaucoup de mancheurs ne sont pas forcément des "sans domicile fixe". Inversement, tous les SDF ne mendient pas. La manche peut se pratiquer d'une façon occasionnelle, juste pour boucler les fins de mois difficiles. Deuxième évidence: on ne choisit pas la mendicité. "Vivre à la rue, c'est toujours un non-choix, explique Bernard Horenbeek, cofondateur de Diogenes, une association bruxelloise de travail de rue. J'ai connu un vieil homme qui correspondait à l'image classique du vieux clochard. Les habitants du quartier prenaient soin de lui, apportaient souvent de la nourriture. Un jour, il s'est effondré dans mes bras, en pleurs: il n'en pouvait plus. Trop dur!" La vie à la rue est donc loin d'être un long fleuve tranquille. "Pour vivre dehors, il faut être fort, explique Laurent Demoulin, coordinateur chez Diogenes. C'est usant, physiquement et mentalement. Aller sans arrêt vers l'autre, pour le solliciter, est infiniment plus difficile que rester isolé dans un squat, replié sur soi-même." Contrairement aux clichés, la vie à la rue coûte cher. "Le mancheur craint le vol (de sa radio, de l'argent du CPAS, du produit de l'aumône, etc.), explique Antoin Galle (Diogenes). Il pense sans arrêt au jour présent, il dépense très vite son argent. Si, en plus, il doit trouver un logement chaque soir, sa vie devient une véritable folie. Ce qui tue les gens de la rue, c'est l'usure, beaucoup plus que la froidure." L'alcool, qui scandalise souvent le passant ("Je ne donne pas, il va tout boire..."), est un passage - presque obligé - pour faire le premier pas. "Au début, je ne savais pas comment m'adresser aux gens, explique Martin, un jeune ouvrier carolo jeté dehors par ses parents, sans revenu ni logement. Je n'osais pas les déranger. En buvant, je me suis donné du cran. J'avais la parole plus facile." Pour certains, l'alcool est le début d'un engrenage. Pour d'autres, il survient en simple continuité du passé. "Moi, je ne bois pas", avance fièrement Brigitte, 31 ans, une mancheuse aux yeux d'écureuil, mère de deux enfants. Elle s'était bien jurée de ne plus mendier si elle se retrouvait enceinte. Mais, "chaque fois que je dois me lancer, je suis nerveuse. Alors, je compte dans ma tête "1, 2, 3..." et je pense à mes enfants pour trouver du courage." Face aux injures ou aux remarques désobligeantes, chacun se blinde comme il peut. Lorsqu'elle est invitée par des passants à "vendre son cul pour gagner sa vie", Brigitte a choisi de garder le sourire. "Je me fabrique un personnage. Je sais que le connard qui m'insulte sera peut-être, un jour, à ma place. La vie à la rue, c'est ainsi: il faut entrer en guerre contre soi-même, si on veut arriver à gagner sa vie." Théo, lui, un ancien optimétricien, qui a fait un jour "la plus énorme connerie de sa vie" avant d'échouer en rue, a choisi un autre type de parade: il fait le clown, se tourne en dérision et chantonne distraitement. "Le pire, soupire Marcel, 54 ans, c'est quand des gosses de 20 ans me disent: "va travailler!" Ils ne connaissent rien à la vie. Il me faut chaque fois un quart d'heure pour me remettre..." Troisième évidence: on ne mendie pas nécessairement et uniquement afin de récolter de l'argent. "Pour des personnes déstructurées et isolées, la rue est un lieu important de sociabilité, explique Vincent Schroeder, psychologue au relais social de Liège. Mais il y a un piège: faire des rencontres mène parfois à l'abandon de son logement, déjà peu ou pas investi. Ensuite, à la perte du revenu de remplacement, puisque celui-ci est souvent subordonné à la possession d'une adresse fixe." Et c'est le cercle vicieux! Surtout parmi les jeunes: chez eux, l'attrait du groupe prime tout attachement à un revenu ou à un logement régulier."Moi, je fais la manche mais je suis utile"Autre difficulté: pour beaucoup de mendiants, se réintégrer à une vie "normale" équivaut au suicide matériel. "Si j'obtiens le minimex et un logement, des cadavres vont automatiquement sortir de mon placard, constate lucidement Théo. Je suis étranglé par les dettes et par une pension alimentaire. Je suis donc coincé: obligé de mendier à vie!" "Pour le SDF comme pour le mendiant, le problème essentiel n'a pas trait au logement, explique Paul Trigalet, vice-président de Solidarités nouvelles, à Charleroi, mais bien à la rupture des liens sociaux et au besoin d'être reconnu." Voilà pourquoi tant de policiers, et même des travailleurs sociaux, se heurtent souvent au refus, chez les mancheurs, de certaines formes d'aide. "Beaucoup veulent sincèrement s'en sortir, soupire Trigalet. Mais se resocialiser, pour eux, signifie retrouver de nouvelles formes de contraintes, dont la plupart sont humiliantes et écrasantes." La vie de mendiant n'est pourtant pas faite uniquement de vexations ou de tensions avec les commerçants, les passants ou la police. Ainsi, en déclarant la mendicité hors la loi, en 1995, les autorités bruxelloises ont mis à mal un réseau informel d'échanges de services, dans certains quartiers animés du centre-ville: surveillance d'un parking ou d'une automobile, petites courses, etc. Ce genre de "coups de main" ne peut fonctionner que si les habitués du coin connaissent personnellement un mendiant, aperçu régulièrement, et s'ils lui font confiance. Certains mancheurs font d'ailleurs la police eux-mêmes, rejetant les toxicomanes de leur "territoire" de manche, faisant la leçon aux plus exubérants de leurs pairs ou veillant à conserver la propreté d'un endroit afin d'éviter tout conflit de "voisinage". "Moi, je fais la manche, mais je suis utile, explique fièrement Marcel, à Charleroi. Il m'arrive d'accompagner des gens sur le chemin de la gare ou de ramener chez elles de vieilles dames chargées de courses. Elles me connaissent, elles me voient tous les jours. On finit par sympathiser." Le mendiant: une sorte d'auxiliaire urbain? "Gare au romantisme, nuance Vincent Schroeder. La vie à la rue, c'est la loi de la jungle. La frontière entre l'offre d'aide et le racket est parfois bien floue. La convivialité fait partie des mythes de la rue." En fait, les mancheurs vivent en permanence dans un paradoxe. "Ils doivent faire prendre conscience au passant qu'ils sont dans le besoin (faute de gagner le moindre euro), tout en gardant d'eux-mêmes une image suffisamment valorisée à travers le regard de l'autre", explique Bernard Horenbeek. Pour y arriver, diverses mises en scène sont possibles: la politique du "tout sourire", le harcèlement (doux ou agressif), l'immobilité totale (avec l'écriteau "Pour manger, SVP"), le regard figé dans le vide, la relation marchande (via la vente d'un gadget, d'une gazette ou de fleurs), etc. Mais, de toutes les attitudes, celle de la mendicité muette et prostrée est peut-être la pire. "Ceux qui sont depuis longtemps à la rue ne doivent plus demander pour recevoir. Les stigmates de leur situation sont tels que les passants perçoivent directement leur état de détresse et donnent spontanément. Mais, pour en arriver là, l'habitant de la rue a dû renoncer définitivement à trouver dans le regard d'autrui une image valorisée de lui-même."Ph.L.