On ne peut pas comprendre ce qui se passe à Tecteo si on n'est pas Liégeois. Historiquement, la désertion du capital privé a créé un vide industriel qui a été comblé par l'initiative publique sous l'impulsion de " grands ancêtres ", André Cools (PS), Jean Gol (libéral) et Jean-Pierre Grafé (CDH), ce dernier étant le seul survivant du trio, dont l'un des membres, faut-il le rappeler, est décédé de mort violente. Ces trois-là et leurs successeurs ont bâti un empire économique et financier en jouant sur le patriotisme liégeois, qui commandait de se serrer les coudes, en faisant (un peu) abstraction de ses intérêts particuliers. Aujourd'hui, la méthode a atteint ses limites car les avidités individuelles ont pris le dessus. Par ailleurs, la pseudo-tutelle wallonne est impuissante à faire respecter ses décrets, tout comme les états-majors de parti leurs consignes.
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On ne peut pas comprendre ce qui se passe à Tecteo si on n'est pas Liégeois. Historiquement, la désertion du capital privé a créé un vide industriel qui a été comblé par l'initiative publique sous l'impulsion de " grands ancêtres ", André Cools (PS), Jean Gol (libéral) et Jean-Pierre Grafé (CDH), ce dernier étant le seul survivant du trio, dont l'un des membres, faut-il le rappeler, est décédé de mort violente. Ces trois-là et leurs successeurs ont bâti un empire économique et financier en jouant sur le patriotisme liégeois, qui commandait de se serrer les coudes, en faisant (un peu) abstraction de ses intérêts particuliers. Aujourd'hui, la méthode a atteint ses limites car les avidités individuelles ont pris le dessus. Par ailleurs, la pseudo-tutelle wallonne est impuissante à faire respecter ses décrets, tout comme les états-majors de parti leurs consignes. Le rachat à la hussarde des Editions de l'Avenir au groupe de presse flamand Corelio est emblématique de la manière dont Tecteo, le navire-amiral de cet empire protéiforme, est généralement piloté par Stéphane Moreau, loin des regards indiscrets. Court-circuitages, entre soi, favoritisme... Son management audacieux menace les finances communales et provinciale, affectées par les pertes de Voo (300 millions depuis la reprise du câble wallon), qui n'en reste pas moins le deuxième plus gros annonceur dans les médias francophones. Autant d'argent que ne reçoivent pas les communes, y compris socialistes. Entre 2011 et 2012, les dividendes distribués aux communes et à la Province de Liège ont été réduits de moitié, passant de 22 millions à 11 millions d'euros. La Ville d'Andenne, dirigée par Claude Eerdekens (PS), qui a éjecté Tecteo par voie judiciaire pour la distribution d'électricité, mais en reste dépendante pour le gaz, va perdre, cette année, 330 000 euros de dividendes. Autre réalité : depuis que Tecteo a repris le réseau, à Liège il faut 163 euros pour faire rouvrir un compteur électrique. Avant Tecteo, c'était 79 euros (montants hors TVA). La Province de Liège possède 52 % des parts de l'intercommunale, le reste appartenant à 76 communes. L'institution se vit comme l'héritière des Princes-Evêques qui ont dominé la vie locale pendant huit siècles. Elle est la " mémoire " des grands défis liégeois. La Province est gouvernée par le PS et le MR, tandis que l'alliance PS-CDH s'est perpétuée, contre toute attente, à la Ville de Liège. Entre ces trois partis traditionnels, c'est à qui tiendra l'autre. Le PS est évidemment dominant, mais il a besoin des autres et il en joue divinement. Le député provincial André Gilles (Seraing), président du conseil d'administration de Tecteo, forme avec Stéphane Moreau, CEO de Tecteo Services SA et bourgmestre d'Ans, le vrai moteur de l'action. André Gilles est capable d'obtenir l'adhésion des libéraux locaux aux projets de Tecteo en agitant la menace de les éjecter du futur nouveau gouvernement provincial (en 2014). Parallèlement, on sait qu'il cajole Dominique Drion, président du CDH d'arrondissement, vice-président du conseil d'administration de Tecteo, en lui faisant miroiter une place de député provincial. André Gilles utilise aussi, à l'égard du MR, les proximités maçonniques. L'un de ses truchements privilégiés est Georges Pire, député provincial et nouveau vice-président de Tecteo. " En 2008, se rappelle un témoin de la scène, alors que Christine Defraigne et Olivier Hamal (NDLR : ce dernier s'est retiré de la vie politique) s'apprêtaient à donner une conférence de presse décapante où ils allaient dénoncer le fonctionnement de Tecteo, Georges Pire, qui se trouvait alors au Rwanda en compagnie de Roger Croughs, patron socialiste d'Intradel, harcelait Christine Defraigne au téléphone pour la faire renoncer à sa conférence de presse au nom de la fraternité... " Tecteo s'attache aussi des soutiens ou des silences en distribuant des postes aux conjoints, fils, cousins, neveux, soeurs et belles-soeurs, etc., ou en les aiguillant vers la Province, où les postes à pourvoir ne manquent pas, notamment dans l'enseignement. La liste est longue et connue de tous. Tecteo est une véritable entreprise " familiale ". Ce système bafoue parfois le principe de compétence ou d'égalité des chances, mais c'est un moindre mal en vue de la réalisation des objectifs de l'intercommunale. Laquelle sait aussi se créer des obligés au niveau régional. Peut-on décemment attendre du gouvernement wallon qu'il s'énerve contre Tecteo, pourtant réfractaire à ses normes, quand l'intercommunale Ecetia (bras financier des intercommunales liégeoises) vient de lui prêter les 200 millions d'euros qui serviront à différer la facture (mais avec des intérêts élevés) de la " bulle photovoltaïque " ? Les cafouillages de communication des états-majors politiques à l'annonce du rachat des Editions de l'Avenir par Tecteo traduisent bien l'embarras général si, de fait, les " Liégeois " du PS, du MR et du CDH ont averti tardivement ou incomplètement leurs instance de ce qui se tramait. " Au début de la semaine, ce bruit courait déjà dans des milieux bien informés ", raconte un acteur local de dimension fédérale. Est-il possible que les présidents de parti n'aient vraiment rien vu venir ? Aujourd'hui, devant la tempête de réactions négatives, le CDH et le MR ont demandé la convocation en urgence d'un conseil d'administration de Tecteo. Le député wallon Pierre-Yves Jeholet (MR), qui, avec Bernard Wesphael (Mouvement de Gauche) et maintenant Stéphane Hazée (Ecolo), interpelle en pure perte sur Tecteo depuis des années, a dénoncé le vote des deux libéraux présents au bureau exécutif de l'intercommunale. Deux élus de Chaudfontaine, proches de Daniel Bacquelaine (MR). Il a pourtant précisé : " La consigne du MR, de Daniel Bacquelaine et de Charles Michel était de ne pas voter ce rachat. On n'avait pas les éléments suffisants. " Les choses les plus simples se nimbent de brouillard, surtout quand elles ravivent les vieilles querelles entre le " clan Reynders " (auquel appartiennent Bacquelaine et Jeholet) et le " clan Michel ". L'effet Tecteo, sans doute. De son côté, le PS liégeois n'est pas épargné par les remous, certes, plus discrets. Malgré la fierté d'avoir pu s'emparer d'un groupe de presse en favorisant son " ancrage francophone ", certains, au PS liégeois, souhaiteraient que Tecteo se défasse de ses intérêts dans Liège Airport SA au profit de Meusinvest. " La presse écrite et un aéroport, il faut choisir, c'est trop de risques à la fois ", rapporte-t-on dans les coulisses des opposants à la " ligne Moreau ". Aucun dossier n'a cependant encore atterri sur la table de Meusinvest (dont Tecteo détient aussi des parts), mais cela semble assez logique, vu le rythme frénétique des événements. Devenu virtuellement patron de presse avec L'Avenir, Stéphane Moreau est toujours en tractation avec le groupe IPM (La Libre Belgique, La Dernière heure) pour entrer dans le capital de celui-ci. La famille Le Hodey, patronne d'IPM, voudrait garder 51 % et Tecteo une minorité de blocage. Les Liégeois se vivent, au sein du PS, sur le mode de la citadelle assiégée ou, en tout cas, très négligée, les Hennuyers ayant raflé tous les postes importants. Leur opération blitzkrieg autour de Tecteo, pour autant qu'elle se soit faite à l'insu des instances de parti, résonne comme un avertissement sans frais : " Nous sommes de retour. " Par Marie-Cécile RoyenEst-il possible que les présidents de parti n'aient vraiment rien vu venir ?