Ce ne sont que quatre petites lignes, imprimées en gris sur fond anthracite. Mais les auteurs de ce court texte, une poignée d'intellectuels turcs, ont propulsé au plein jour un débat qui se déroulait jusqu'à présent, pour l'essentiel, derrière les portes des campus. Depuis le début de décembre, 27 000 Turcs ont déjà paraphé ces deux phrases : " Ma conscience ne peut accepter que l'on reste indifférent à la Grande Catas-trophe que les Arméniens ottomans ont subie en 1915, et au fait qu'on la nie. Je rejette cette injustice et, pour ma part, je partage les sentiments et les peines de mes s£urs et frères arméniens et je leur demande pardon. "
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Ce ne sont que quatre petites lignes, imprimées en gris sur fond anthracite. Mais les auteurs de ce court texte, une poignée d'intellectuels turcs, ont propulsé au plein jour un débat qui se déroulait jusqu'à présent, pour l'essentiel, derrière les portes des campus. Depuis le début de décembre, 27 000 Turcs ont déjà paraphé ces deux phrases : " Ma conscience ne peut accepter que l'on reste indifférent à la Grande Catas-trophe que les Arméniens ottomans ont subie en 1915, et au fait qu'on la nie. Je rejette cette injustice et, pour ma part, je partage les sentiments et les peines de mes s£urs et frères arméniens et je leur demande pardon. "Pour certains, le manifeste, rédigé par un petit groupe rassemblé autour de Baskin Oran, ex-professeur d'université et militant des droits de l'homme, est imparfait. Faut-il vraiment que des individus vivant au xxie siècle s'excusent personnellement de crimes, si affreux soient-ils, perpétrés en 1915 ? " Ne sous-estimez pas votre parole, ce n'est peut-être pas le meilleur texte mais vos mots ont transpercé [l'indifférence] ", répond l'écrivain arménienne Karin Karakasli. Les opposants à la levée du tabou n'ont, eux, aucune peine à reconnaître l'importance de la chose . Un groupe d'ambassadeurs à la retraite dénonce la pétition, qu'ils jugent contraire aux intérêts du pays. Ils y voient aussi un acte de trahison envers les 42 diplomates turcs assassinés par les terroristes arméniens de l'Asala dans les années 1980. La justice a ouvert une enquête et étudie l'opportunité de poursuites. A l'extrême droite, les nationalistes du MHP (Parti d'action nationaliste) accusent les pétitionnaires de noircir l'histoire turque. Des contre-pétitions ont fleuri sur Internet, exigeant des excuses pour les Turcs. Les débats sont violents et recourent parfois à la menace. Mais toute cette effervescence ne fait qu'attiser l'ardeur des signataires. " La remise en question du tabou arménien avait en fait commencé en 1996 grâce à l'hebdomadaire Agos, dirigé par Hrant Dink, analyse Oral Calislar, journaliste au quotidien Radikal. Son assassinat en 2007 a suscité un grand traumatisme dans la population. Il a chamboulé les idées que l'on se faisait de la fraternité. "" S'excuser non pas pour mettre fin, mais tout au contraire pour pouvoir commencer à parler du sujet ", comme l'écrit l'universitaire Ayse Kadioglu, c'est là l'enjeu. Des célébrités françaises d'origine arménienne (le cinéaste Robert Guédiguian, le journaliste Jean Kehayan, les comédiens Simon Abkarian et Serge Avedikian...) ne s'y sont pas trompées : elles ont rédigé en retour une lettre publique de remerciements. Rien de tel en Belgique, où l'on considère cette pétition comme une " affaire turco-turque ", liée au bras de fer entre partisans et adversaires des milieux militaires kémalistes. " C'est un tout petit geste, timide et ponctuel, de reconnaissance des crimes de 1915, estime Me Michel Mahmourian, avocat et président du comité des Arméniens de Belgique. Nous demandons toujours justice. " " La campagne "Je m'excuseà" brise le discours de ceux qui défendent l'idée que tout ce que dit l'Etat est juste et doit être accepté sans discussion ", avance Calislar. L'analyste reconnaît le risque de voir la pétition jeter de l'huile sur le feu des passions nationalistes, mais cela en vaut la peine. Cengiz Algan, militant du mouvement contre le racisme DurDe (Dis, arrête !), confie que la campagne va continuer pendant un an : " Ce n'est qu'un début. Et déjà les préjugés reculent. " l avec Olivier RogeauNükte V. Ortaq,