A l'image de ses collègues vétérans Jacques Rivette et Manoel De Oliveira, Shohei Imamura tient une forme créative carrément éblouissante. Même diminué physiquement par une maladie qui l'empêcha de venir présenter son nouveau film au Festival de Cannes, le cinéaste japonais (75 ans depuis septembre) se montre toujours aussi vital, inventif, explosif, rebelle aux conventions de tout ordre.
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A l'image de ses collègues vétérans Jacques Rivette et Manoel De Oliveira, Shohei Imamura tient une forme créative carrément éblouissante. Même diminué physiquement par une maladie qui l'empêcha de venir présenter son nouveau film au Festival de Cannes, le cinéaste japonais (75 ans depuis septembre) se montre toujours aussi vital, inventif, explosif, rebelle aux conventions de tout ordre.Celui qui incarna le mieux, avec Nagisa Oshima, la "nouvelle vague" nipponne du tournant des années 1950 et 1960 n'a jamais voulu devenir un vieux sage. L'homme qui nous donna La Femme insecte, L'Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar, La vengeance est à moi, La Ballade de Narayama et L'Anguille (ces deux films recevant la Palme d'or cannoise en 1983 et 1996) n'a jamais abandonné son approche juvénile, volontiers provocatrice, toujours critique de la société, en prise directe sur une énergie populaire où la sexualité se pose en ressource première, inaliénable et rebelle au système. De l'eau tiède sous un pont rouge peut être vu, entre autres, comme un hymne au plaisir et à la liberté. Ce conte drolatique et attachant, cette fable tout à la fois réaliste et magique, développe sa différence sur un mode complice et tranquillement subversif. Bien dans la manière d'un Imamura taisant prudemment, sous des allures d'éternel garnement, le fait qu'il est aussi un grand poète de l'écran. Jouissance et jaillissementYosuke est un de ces "salarymen" japonais qui ont tout donné au travail, atteignant une relative aisance aux dépens de tout épanouissement intime. A 40 ans, il se retrouve sans emploi, séparé de son épouse et de leur fils. Un vieux vagabond qu'il a rencontré sur les quais lui confie, avant de mourir, qu'il a un jour volé dans un temple un précieux bouddha en or. L'objet est caché dans une maison située près d'un pont rouge, dans la péninsule de Noto, sur la mer du Japon. Ayant promis au vieillard d'aller récupérer son bien, poussé aussi par la curiosité, un Yosuke désormais débarrassé de toute attache économique ou affective part à la recherche de la fameuse maison. Lorsqu'il la trouve, il en voit sortir une jeune femme qu'il va suivre et surprendre en train de dérober des victuailles dans un supermarché. Par terre, à l'endroit où elle se tenait, il découvre une flaque d'eau. De plus en plus intrigué, l'homme se rend dans la maison où habite la belle et décidément mystérieuse Saeko. Ils se sentent attirés l'un vers l'autre et font l'amour. Au moment de jouir, la jeune femme se transforme en geyser dont le liquide furieux s'écoule jusqu'à la rivière, où il plonge et attire les poissons... La liaison intense de Yosuke et Saeko fera couler beaucoup d'eau, jusqu'à ramener dans une mer ainsi régénérée des bancs entiers de poissons, sous les yeux incrédules des pêcheurs! L'homme y retrouvera sa vitalité perdue, son sens de l'émerveillement, en communion avec une partenaire que chaque nouvelle vague de plaisir secoue de nouveaux jaillissements. Les sexologues connaissent cette particularité physiologique qui fait de certaines amantes des "femmes fontaines". Loin de toute considération scientifique comme de toute curiosité graveleuse, Imamura célèbre la différence de Saeko pour ce qu'il y perçoit de beau et de fort: le signe d'une puissance naturelle, créatrice, féconde, inépuisable, illustrant d'énigmatique et triomphale façon "cette nature profonde des femmes" que son cinéma n'a cessé de questionner avec désir, respect et admiration. Inspiré de textes de Yo Henmi - un écrivain très apprécié du public féminin au Japon -, De l'eau tiède sous un pont rouge se savoure avec délectation, ses élans sensuels s'accompagnant de gags (à la Jacques Tati) hilarants et d'une philosophie, somme toute, éminemment plaisante. En toute complicitéKoji Yakusho et Misa Shimizu connaissent bien Imamura pour avoir interprété ensemble son formidable L'Anguille et le plus récent encore Docteur Akagi. Ces acteurs épatants, grandes vedettes au Japon, sont logiquement devenus très complices du réalisateur. "Un des aspects marquants de sa direction, signale Shimizu, est le fait qu'il nous demande toujours de jouer le plus réalistement possible, laissant à son regard le soin d'apporter cette touche imaginaire, cette fantaisie qui marque le résultat final." "Imamura modifie les choses jusqu'à la dernière seconde, poursuit la comédienne, il s'éloigne du scénario si l'envie lui prend, il suit son désir et nous nous efforçons de le suivre sur ces chemins de traverse, d'accompagner sa vision. L'eau, il en demandait toujours plus! Nous étions inondés, cela l'amusait beaucoup... Je l'ai entendu soupirer qu'il aurait tant aimé rencontrer une de ces femmes fontaines, un privilège que l'écrivain Yo Henmi a pour sa part connu... " "La sexualité se vit sur un mode nettement moins ouvert au Japon qu'en Occident, enchaîne Koji Yakusho. Par exemple, nous ne nous embrassons pas en public. Nous conservons toujours une distance entre hommes et femmes. Notre culture est en fait une culture du masque, où les sentiments doivent rester cachés. Cela crée, bien sûr, une pression qui peut générer des explosions violentes, ou alors des explosions positives, libératrices, telles qu'Imamura aime les célébrer dans ses films et en particulier dans De l'eau tiède sous un pont rouge." L'acteur ajoute que le cinéaste "possède une admiration phénoménale pour les femmes, leur capacité de subir, de survivre, de manifester leur force à travers toutes les épreuves: depuis Désir meurtrier, en 1964, il n'a eu de cesse d'exalter cette force, cette endurance, bien supérieures à celles dont peuvent faire preuve les hommes". Travaillant pour la troisième fois d'affilée avec Imamura, les acteurs voient dans la fidélité de ce dernier à la fois une marque de confiance en eux... et en lui-même. "Il a la tranquille assurance de ces créateurs qui ne se préoccupent plus de convaincre, commente Yakusho. Avec nous, avec le public, il est désormais dans un rapport d'harmonie, où tout relève de l'évidence. Après les répétitions d'avant tournage, il ne nous donnait que de rares directions (en termes de mouvement, surtout). Tout semblait fluide et logique, même l'inattendu!" "Imamura utilise l'humour pour mieux faire passer ses idées subversives auprès du public japonais", poursuit l'acteur. "Bien sûr, certains spectateurs pourraient être repoussés par le contenu sexuel très particulier du film, poursuit sa partenaire, mais ce dernier est si clairement une fable, un conte, que la plupart pourront l'accepter. Je souhaite surtout que les femmes aillent le voir, et rentrent ensuite à la maison en se sentant plus fortes, pleines d'un sentiment exalté d'être en vie, et du plaisir que cela peut - que cela doit - supposer!"Entretien traduit du japonais par Catherine Cadou.Louis Danvers