Lorsqu'en 2003 Willy Van Den Bussche, alors conservateur du musée provincial d'Art moderne d'Ostende (PMMK), a lancé l'idée de l'opération Beaufort, peu y ont cru. Comment convaincre les responsables politiques des dix communes de la côte, et donc aussi les sponsors, d'organiser une exposition d'art contemporain livrée au public des vacanciers dans les lieux les plus fréquentés : la plage, la digue, les places et les jardins et ce sur les 66 kilomètres qui séparent Knokke de La Panne ? L'enthousiasme et la pugnacité de l'organisateur ont pourtant fini par l'emporter et les réactions, comme à chacune de ses expositions, n'ont pas manqué. Les uns criant au scandale, les autres applaudissant. Résultat : trois ans plus tard, on remettait le couvert. Beaufort devenait une incontournable triennale et l'occasion pour six communes d'acquérir définitivement leurs coups de c£ur. Nieuport acheta ainsi une £uvre de Jan Fabre (un autoportrait chevauchant une immense tortue dorée), Middelkerke déposa sur la digue une grue Caterpillar signée Wim Delvoye et Ostende garda l'hommage à James Ensor, imaginé par Daniel Spoerri.
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Lorsqu'en 2003 Willy Van Den Bussche, alors conservateur du musée provincial d'Art moderne d'Ostende (PMMK), a lancé l'idée de l'opération Beaufort, peu y ont cru. Comment convaincre les responsables politiques des dix communes de la côte, et donc aussi les sponsors, d'organiser une exposition d'art contemporain livrée au public des vacanciers dans les lieux les plus fréquentés : la plage, la digue, les places et les jardins et ce sur les 66 kilomètres qui séparent Knokke de La Panne ? L'enthousiasme et la pugnacité de l'organisateur ont pourtant fini par l'emporter et les réactions, comme à chacune de ses expositions, n'ont pas manqué. Les uns criant au scandale, les autres applaudissant. Résultat : trois ans plus tard, on remettait le couvert. Beaufort devenait une incontournable triennale et l'occasion pour six communes d'acquérir définitivement leurs coups de c£ur. Nieuport acheta ainsi une £uvre de Jan Fabre (un autoportrait chevauchant une immense tortue dorée), Middelkerke déposa sur la digue une grue Caterpillar signée Wim Delvoye et Ostende garda l'hommage à James Ensor, imaginé par Daniel Spoerri. Comme Willy Van Den Bussche a pris sa retraite, c'est son successeur, Phillip Van Den Bossche, qui, depuis de longs mois, prépare la 3e édition de Beaufort. Le ton change. Normal. Question de génération. De choix aussi. Van Den Bussche, héritier de l'école expressionniste flamande, privilégiait l'art figuratif et le choc visuel. Ouvert aux tendances les plus actuelles, il se positionnait contre l'art conceptuel qui faisait et continue de faire la pluie et le beau temps à Anvers et Gand. Or le Bruxellois Phillip Van Den Bossche, a toujours travaillé dans le milieu de l'art contemporain, tout en réfléchissant en historien d'art, notamment au musée Van Abbe d'Eindhoven (Pays-Bas), dont la programmation a toujours privilégié la distanciation conceptuelle plutôt que le coup de c£ur. Beaufort03 sera donc bien différent, même si la recette de base (mêler les artistes déjà reconnus aux nouveaux venus) ne change pas. Deux questions ont soutenu le projet. On sait qu'à la différence des artistes modernes qui se préoccupaient davantage de faire la révolution au c£ur même des images qu'ils créaient le plus souvent intuitivement, les artistes contemporains (depuis les années 1960) s'interrogent d'abord sur l'art lui-même, sa définition, son statut, sa fonction, son rapport avec le public, l'Histoire et la société. Pour le commissaire de Beaufort03, il s'agit donc de présenter des £uvres non seulement visuellement convaincantes mais aussi pertinentes. Soit un juste équilibre entre divertissement et contenu. Beaufort03 s'oppose dès lors à une exposition de pièces seulement spectaculaires. Contre les diktats d'une gadgétisation culturelle qui s'est généralisée ces derniers temps, il vise plutôt le plaisir et la découverte. Et, du coup, gagner le plus grand nombre à la cause de la contemporanéité. Or, dans le domaine de l'art public, le danger est double. D'une part, celui des effets de mode. Il est de bon ton d'aimer l'art d'aujourd'hui comme on aime un parfum ou une couleur de voiture. Les foires d'art actuel rencontrent un succès d'affluence, de même que les grandes manifestations comme la Biennale de Venise, Skulptur Projekt à Münster ou encore la Dokumenta de Cassel. Il faut y être. Mais ne pas s'attarder. Du coup, le fossé s'est encore creusé entre les artistes d'aujourd'hui et le public qui, souvent, " n'y comprend rien " et lui tourne le dos avec sourire ou mépris. Comment faire ? Sans doute, précise le commissaire, en admettant que les artistes comme tout un chacun ne possèdent pas la vérité. Ils travaillent par tâtonnements, suggestions, ruptures, travail de sape. En réalité, ils £uvrent en terra incognita comme le spectateur quand il va à la rencontre de l'art. " Je est autre ", disait déjà Jean-Jacques Rousseau. Il en va de même pour l'art, pour le plasticien, pour le spectateur. Beaufort03 propose donc une aventure. On ne dépose pas une £uvre pérenne dans un musée comme on l'imagine, éphémère, dans un lieu public. Chacun des 30 artistes s'est donc imprégné du caractère particulier de notre côte, son caractère naturel (le vent, le sel, la lumière, l'horizon), son histoire mais aussi son architecture, son urbanisme ou encore la manière dont la vie s'y déroule. Chacun ensuite a choisi un lieu. Pour les uns, la présence des ports a été décisive ; pour les autres, l'immensité des plages, la douceur des dunes, la perspective de la digue ou l'intimisme des jardins publics ont primé. Et comme aujourd'hui, la sculpture monumentale s'inspire souvent de l'espace architectural, on ne s'étonne pas de découvrir des £uvres aux allures de pavillon, de tour ou de signal. Ainsi à Middelkerke-Westende, la coupole réalisée en dix jours, 1 245 planches et 5 400 vis par l'Ecossais Aeneas Wilder. Culminant à douze mètres, l'£uvre joue sur l'effet provoqué par la relation entre la structure et la lumière. De loin, le dôme paraît immatériel. A l'intérieur, l'impression renvoie aux expériences d'espaces sacrés. Les parois sont dématérialisées, la forme, tout en courbes, rassure et émerveille, le bruit du vent lui-même est à son tour filtré et devient musique. Dans la même veine, au Coq-Wenduine, on notera l'£uvre en fil d'acier rouge du Néerlandais Niek Kermps qui évoque à la fois le pavillon de jardin et le labyrinthe. On entre aussi dans la construction de Luc Deleu, un assemblage de cinq conteneurs levés dans le panorama du port de Zeebrugge. Mais, tout au-dessus, à ciel ouvert, le propos devient politique. L'artiste-architecte y propose diverses questions et réponses tournant autour du rôle de l'urbanisme qu'il étudie sous tous les angles depuis près de quanrante ans. D'où critiques et suggestions. Ainsi depetits changementsapparemment anodins comme de remplacer les jardinières par des bacs à légumes, planter des arbres fruitiers le long des avenues, multiplier les zoos ou encore protéger les mauvaises herbes. Apparemment, parce que ces mesures en appellent d'autres comme de construire la ville à partir d'une mise en surface et en hauteur de ses réseaux de circulation (de l'énergie électrique, la téléphonie, l'eau, le gaz, les égouts, le métro...). Ceux-ci serviraient alors de chemins de promenade pour les citadins. Entre ces nouvelles routes survivraient les monuments publics (convertis en logements sociaux), alors que les nouveaux seraient distribués selon une procédure aléatoire ou ludique. Quant aux architectes, ils jouiraient enfin, pour la construction des maisons, de la plus totale liberté d'expression. L'analyse du concept de la ville et l'influence de son dessin sur les comportements mènent l'Américain Jason Meadows vers les parcs d'attractions et plus spécialement vers l'architecture du kiosque dont les plans et les aménagements sont aussi le fruit d'une mise en scène calculée. A La Panne, il a ainsi construit une réplique de l'un d'eux et grossi jusqu'à la caricature deux autres. Il est aussi question d'architecture dans l'£uvre proposée par Leonor Antunes à Knokke. Le point de départ est une destruction récente de l'un des joyaux du modernisme. En 1999, en effet, la ville donne l'autorisation de raser la villa Teirlinck construite en 1928 par Victor Bourgeois, l'un de nos plus grands architectes. Reprenant des fragments formels de cette demeure, elle en fait quinze autres, mais plus petites qui, en forme de nouvelles cabines de plage, sont offertes à la location durant tout l'été. Quant à Mathilde Rosier, à Wenduine, elle en construit d'autres, mais à l'allure d'escargots dont on peut visiter l'intérieur où un lit voisine avec un décor des plus marins. Découvrir, c'est aussi jouer. L'aspect ludique prédomine ainsi non loin dans l'installation de Daniel Buren. Sur la plage, une centaine de hampes de drapeaux surmontées de girouettes multicolores invitent chacun à déambuler au c£ur d'un petit bois artificiel bien étrangement situé. C'est que la plage invite à la promenade et de là, à la méditation. On s'assied dans l'amphithéâtre de Tim Segers (Nieuport), on fixe la mer par-delà l'immense cadre d'Evan Holloway (Coxyde), on rêve dans le labyrinthe de Jan Vercruysse (Knokke) et le temps s'arrête quand, à l'intérieur du Fort Napoléon (Ostende), on se laisse bercer par les images fragiles et terribles à la fois des mouvements de l'eau filmés sept jours durant par Lili Dujourie... La seconde partie de Beaufort03 (" Réminiscences ") se passe au Mu. ZEE (ex-PMMK) d'Ostende. Pas d'art contemporain ici, mais des documents et des £uvres anciennes, toutes antérieures à 1958, année de l'ouverture de l'autoroute de la mer. En réalité, on y découvre des artistes, des architectes, des musiciens et des poètes qui, depuis 1830, ont fait le voyage jusqu'à la côte et y ont vécu et travaillé. Si Magritte et ses amis se retrouvaient à Saint-Idesbald, Louis Artan d'abord, Henri Permeke ensuite privilégiaient La Panne, alors qu'Emile Verhaeren écrivait souvent à Knokke. De Paul Delvaux à Coxyde aux peintres soldats de Nieuport et de Stefan Zweig et Frans Masereel à Blankenberge à Jan Cox ou Marc Mendelsohn à Ostende, ils auront en effet été nombreux à " passer par là ". Pour beaucoup, l'exposition sera une découverte d'un autre ordre, moins ludique, moins critique mais inédite et tout aussi passionnante puisqu'elle tisse des liens jusqu'ici méconnus entre nos 66 kilomètres de plage et l'art d'hier. Quant à James Ensor, la discrétion de sa présence ici s'explique par la préparation d'une vaste exposition qui lui sera consacrée en 2010, à l'occasion des célébrations du 150e anniversaire de sa naissance. A Ostende, on y travaille déjà d'arrache-pied. - Ostende. Beaufort03 Inside : " Réminiscences ". Mu. ZEE, 11, Romestraat. Jusqu'au 4 octobre. Du mardi au dimanche, de 10 à 18 heures. - Beaufort03 Outside. Visite libre (www.beaufort03.be) ou organisée avec départ du tram côtier ou d'autocars. Renseignements : Mu. ZEE ou Office du tourisme 059 56 45 89. - Animations pour enfants prévues en juillet et août. Guy Gilsoul