Avec son keffieh rouge et blanc, ses yeux bleus de " roumi " et sa voix rocailleuse, le Franco-Syrien Ayachi Bassam, 63 ans, passait pour un gourou d'opérette plutôt qu'un danger public, jusqu'à ce que ses créatures dépassent leur maître et s'en aillent commettre des attentats en Afghanistan.
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Avec son keffieh rouge et blanc, ses yeux bleus de " roumi " et sa voix rocailleuse, le Franco-Syrien Ayachi Bassam, 63 ans, passait pour un gourou d'opérette plutôt qu'un danger public, jusqu'à ce que ses créatures dépassent leur maître et s'en aillent commettre des attentats en Afghanistan. Né à Alep en 1946, l'homme est arrivé à Bruxelles en 1992, après la faillite frauduleuse de son restaurant d'Aix-en-Provence. Il se met aussitôt en cheville avec les mouvements islamistes les plus extrémistes d'Europe, dont le Parti islamique de la libération. Clandestine mais active dans l'immigration, cette dissidence des Frères musulmans palestiniens veut conquérir le pouvoir par les armes et instaurer le califat dans le monde. Depuis la guerre des Balkans, dans les années 1990, il collecte de l'argent et recrute des combattants pour appuyer les musulmans en conflit armé. Avec une nuée d'ASBL, comme Jeunesse bruxelloise sans frontières, le " cheikh Bassam " laboure son terrain de prédilection : des jeunes déracinés et mal dans leur peau, métis ou convertis à l'identité flottante. Beau parleur et doté d'une belle gueule, il les envoûte avec ses rituels de sorcellerie et son théâtre guerrier. Il les envoie dans des camps d'entraînement paramilitaires en Ardenne, les inscrit dans des stands de tir, leur propose des bourses pour aller étudier dans les écoles coraniques les plus dures de Syrie et d'Arabie saoudite. Fin psychologue, il leur fournit aussi des femmes grâce à sa technique du " mariage islamique ", renouvelé autant de fois qu'il est nécessaire pour les besoins de la cause ou de la libido masculine. Il a toutes les apparences de l'escroc, du faussaire et du manipulateur. Mais, comme il se balade avec le mot " islam " en sautoir, ses dérives sectaires ne sont pas combattues. Au point que se développera à Bruxelles un espace propice à tous les excès. En paroles et en actes. Exercice illégal de la médecine (pour ses séances payantes de désenvoûtement), célébration de mariages religieux avant le mariage civil (contre rétribution), constitution de milice privée : les motifs, pour la justice, de s'intéresser à ce personnage n'ont pourtant pas manqué depuis quinze ans. Mais, en dépit de diverses tentatives judiciaires, aucune n'a abouti. A cause de la loi du silence régnant dans son entourage, de la maigreur des effectifs affectés aux enquêtes et du caractère idéologiquement délicat de ses activités ? Habile, laissant les autres agir à sa place, Bassam est toujours passé à travers les mailles du filet. Même le rôle qu'a joué, à Molenbeek, son Centre islamique de Belgique (CIB) dans la radicalisation du Tunisien Abdessattar Dahmane, futur assassin du commandant Massoud, en 2001, ne lui a valu aucun renvoi devant les tribunaux. Allait-on le poursuivre pour avoir mis des personnes en contact les unes avec les autres ? Bassam reconnaît juste avoir " marié " religieusement l'ancien étudiant raté de l'UCL, " un homme doux et gentil ", avec une Belgo-Marocaine convertie au salafisme : Malika el Aroud. L'opération de police lancée, en janvier 2006, par la ministre de la Justice Laurette Onkelinx (PS), à la grande satisfaction du bourgmestre de Molenbeek, Philippe Moureaux (PS), n'a produit aucun résultat concret, si ce n'est signaler à l'opinion publique que les autorités prenaient enfin leurs responsabilités face à l'extension du radicalisme dans les rues de Bruxelles. Après le 11-Septembre, Ayachi Bassam n'a jamais retrouvé sa tranquillité d'antan. Les communes bruxelloises ont utilisé toutes sortes de prétextes pour ne pas lui permettre d'ouvrir un nouveau " lieu de prière ". Car ses locaux de la rue Vanderkindere ont été détruits par un incendie criminel, en 2002. Le Franco-Syrien s'est fait plus discret ; on le signale ici ou là (car tous les services de sécurité s'efforcent de ne pas perdre sa trace) et il reprend ses va-et-vient avec l'étranger. Ce qui ne l'empêche pas de revenir en Belgique pour assister au procès de membres de son entourage, renvoyés devant le tribunal correctionnel de Bruxelles, en 2004. La justice reproche à son fils Abdel Rahman, et à l'un de ses amis, Raphaël Gendron, les dérapages antisémites du site Assabyle.com lié au CIB ( lire l'encadré ci-contre). Ses arrivées au palais de justice de Bruxelles sont conformes à sa réputation de star de la scène salafiste. Il est entouré de grands gaillards habillés comme des Afghans et fend l'immense salle des pas perdus d'un pas décidé. Son incarcération à Bari, en Italie, en novembre 2008, a fait l'objet d'à peine quelques lignes dans les journaux. Le " cheikh " avait presque réussi à se faire oublier. Il a été arrêté, alors qu'il revenait de Grèce avec trois Palestiniens et deux Syriens cachés dans son mobile home. Ces derniers seront relâchés. Mais, alors qu'Ayachi Bassam et son compagnon, Raphaël Gendron, 34 ans, n'étaient soupçonnés jusqu'alors que de trafic d'êtres humains, la justice italienne vient d'alourdir les charges pesant sur eux. " Association en vue de commettre une action terroriste à l'échelle internationale, subversion de l'ordre démocratique et formation à l'action terroriste internationale " : rien que ça ! Les " antiterroristes " français et belges manifestent cependant quelque scepticisme. Et pour cause. Coopération judiciaire aidant, ce sont eux qui ont fourni à leurs homologues italiens beaucoup de renseignements sur les deux hommes. S'agissant de Bassam, cela ne devrait pas peser bien lourd, même si la justice italienne est moins portée à la clémence, assurément. En revanche, la figure de Raphaël Gendron est certainement plus " intéressante ", car lui n'a pas le profil d'un simple idéologue. Les deux hommes auraient évoqué en prison des projets d'attentats contre l'aéroport de Roissy-Charles de Gaulle et le Stade de France. Du grandiose. Mais rien de concret. A Bruxelles, le parquet fédéral est muet. Le duo Bassam-Gendron a-t-il quelque chose à voir avec la " cellule d'Al-Qaeda " démantelée à Bruxelles le 11 décembre 2008 ? Ce n'est pas impossible. Remariée avec un extrémiste tunisien de neuf ans plus jeune qu'elle, Malika el Aroud, avant qu'elle ne soit placée en détention préventive dans le cadre de cette affaire, appelait au djihad avec sa plume. Des mots, des mots... Jusqu'au jour où ils tombent sur le terrain propice. MARIE-CÉCILE ROYEN