DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL
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DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL CHARLES HAQUET Par centaines, ils se pressent vers la pagode Yan Tan Aung et ses toits dorés aperçus dans une trouée du feuillage. " Amay Suu ! Amay Suu ! " (Mère Suu) scandent ses partisans... Dans cette plaine écrasée de chaleur moite du nord-est birman, ce jour-là, Aung San Suu Kyi tient campagne. Venus de Lashio, la ville toute proche, juchés sur des motos sans âge, des garçons surexcités brandissent des banderoles rouges ornées d'un paon et d'une étoile blanche - l'emblème de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti qu'elle a fondé en 1988, et qui fait figure de favori aux élections législatives partielles, le 1er avril. " Tout va changer, elle se bat pour nos droits ! " s'enthousiasme un paysan, cramponné à l'arrière d'un rickshaw. Drapée dans son junyi, le pagne traditionnel, une femme trottine sur la route, son enfant niché dans le creux de la hanche. " Je suis fatiguée, crie-t-elle, mais je veux la voir. Je l'aime tant ! "Parmi la foule, de plus en plus dense, une rumeur se propage : " Elle arrive ! " Sous une ombrelle bleue, la Dame, comme l'appellent respectueusement ses partisans, monte sur l'estrade. " Longue vie et bonne santé ! " hurle la foule en liesse, dans une frénésie de drapeaux rouges. Tous la regardent avec dévotion, Mère Suu. L'inflexible leader de l'opposition. Le Prix Nobel de la paix, emprisonné quinze ans par la junte avant d'être libéré en novembre 2010. L'espoir de tout un peuple. " Je suis venue soutenir notre candidat ", commence-t-elle d'une voix fermeàAppuyé sur sa canne, un chicot coincé entre les lèvres, un vieillard contemple la scène, l'air placide. C'est un Kachin, une ethnie du Nord, en guerre contre le gouvernement pour faire reconnaître ses droits : " Même si la LND gagne ces élections, elle n'aura pas la majorité, marmonne-t-il. Dans l'immédiat, rien ne changera. "En apparence, il n'a pas tort. Seuls 48 sièges sont en lice, sur un total de 654. Pour l'essentiel, il s'agit de remplacer des députés partis rejoindre le président Thein Sein, lorsque celui-ci a été élu, en février 2011. Même si la LND rafle la mise, le mouvement ne pèsera guère à l'Assemblée. D'autant que le gouvernement a pris soin de boucler les discussions budgétaires pour l'année à venir. L'événement est néanmoins historique. Pour la première fois depuis le coup d'Etat militaire de 1962, de " vraies " élections pourraient avoir lieu en Birmanie (appelée Myanmar par l'ex junte). Elles seront " justes et transparentes ", a promis le président. " Nous avons envie d'y croire, confie un diplomate. Mais personne n'a oublié la mascarade de novembre 2010à " Les législatives d'alors, qui avaient entraîné l'accession de Thein Sein au sommet de l'Etat, avaient été entachées de nombreuses fraudes. Mais les choses ont changé. Et Thein Sein, l'ex-général, celui que l'on prenait pour un " militaire de bureau " sans envergure, a révélé un visage inattendu - celui d'un réformateur. Depuis sa rencontre avec Aung San Suu Kyi, l'été dernier, il a multiplié les annonces : libération de prisonniers politiques, signatures d'accords de cessez-le-feu avec certaines minorités ethniques, autorisation de manifester et de faire grève, dénonciation de la corruptionàQuelle mouche a piqué les militaires ? La réponse tient en quelques pages, publiées en 2003, et intitulées de façon sibylline : " Feuille de route vers la démocratie disciplinée ". Elaboré en sept étapes, ce plan prévoyait, de façon méthodique, l'ouverture politique du pays et son engagement dans une voie démocratique. Déjà, à l'époque, tout était écrit. Notamment, la création d'une assemblée et l'adoption d'une nouvelle Constitution, effective depuis janvier 2012. Les militaires avaient-ils senti qu'un jour, un " printemps birman " pourrait les chasser du pouvoir et qu'il valait mieux lâcher du lest ? Sans doute. Mais il y a d'autres raisons. L'influence grandissante de la Chine, d'abord, qui a largement profité des sanctions occidentales contre la Birmanie pour resserrer ses liens économiques avec elle ; Pékin, à lui seul, représente 40 % des investissements étrangers et 34 % des échanges extérieurs. Et la tendance ne cesse de croître, à voir le nombre d'hommes d'affaires chinois qui écument les hôtels de Rangoon. Avec un risque pour les Birmans : celui de tomber sous la coupe de leur puissant voisin. Pour contrebalancer cette influence, il leur fallait attirer d'autres investisseurs, notamment occidentaux, et leur offrir des garanties sur des sujets aussi fondamentaux que les droits de l'homme et la liberté d'expression. Car ce n'était qu'à ces conditions qu'Européens et Américains accepteraient de lever les sanctions, mises en place après les manifestations d'étudiants de 1988, réprimées dans le sang. Le contexte des élections est celui-là. Le scrutin constitue, pour les Occidentaux, un test démocratique. Et c'est là que la Dame entre en scène : qui, mieux qu'elle, pourrait attester du fair-play gouvernemental ? Aung San Suu Kyi joue un rôle précieux pour le président Thein Sein. Elle n'est pas dupe. Plutôt que de rester en dehors du jeu, elle a décidé d'y croire et de participer " de l'intérieur " à cette révolution menée par le sommet, et non par le peuple. Encore faut-il, maintenant, que le vote se déroule dans de bonnes conditions. Pas gagné. District de Mingalar Taung Nyunt, à Rangoon. L'effervescence règne dans la permanence de la LND. Les portables sonnent de tous côtés, des jeunes plaisantent dans les couloirs. " On va gagner ! " s'exclame l'un d'eux. Sur son tee-shirt rouge sont agrafés des badges à l'effigie de la Dame et de Phyu Phyu Thin, la candidate locale. Etudiant, il risque gros : lors de son inscription universitaire, il s'est engagé par écrit à ne pas faire de politique durant ses études, sous peine d'être exclu. Peu importe, dit-il : " Je vis un moment unique ! "Sur le sol, des feuilles éparses : les listes électorales. " Nous allons chez les électeurs pour vérifier qu'ils habitent toujours à la même adresse, explique Sein Myaing, un membre de la section locale. En 2010, certains avaient voté dans dix endroits différents. " Les erreurs sont nombreuses. " On trouve beaucoup d'enfants dans les listes ", souligne Myo Min Tun, cheveux cuivrés et boucles d'oreilles. Au siège national de la LND, on confirme qu'il y a des problèmes. " L'administration nous a transmis les listes il y a trois semaines à peine. Comment entreprendre des pointages sérieux en si peu de temps ? " maugrée Nyan Win, porte-parole du parti. La mauvaise volonté, l'ignorance ou la résistance au changement des agents de l'Etat, sur le terrain, sont au c£ur de tous les problèmes. Si la liberté d'expression tarde à s'imposer, les lignes commencent à bouger. Selon un projet de loi sur la presse, qui devrait être discuté cet été au Parlement, les articles ne seront plus relus avant leur publication par un comité de censure. " Cet été, si tout va bien, la Dame siégera au Parlement, remarque un journaliste avec malice. Nul doute qu'elle défendra ce sujet qui lui tient particulièrement à c£ur. "Même dans l'armée, semble-t-il, les jeunes officiers ont soif d'ouverture. " En ce moment, nous enseignons l'anglais à des policiers qui préparent une conférence internationale, raconte Hla Hla Win, l'une des dirigeantes d'Egress, un centre d'analyse réputé assez proche du gouvernement. Ils posent beaucoup de questions sur la société et discutent des élections avec les enseignants. Ils changent, eux aussi. "A l'Assemblée, on a donné un nom à cette génération montante : les " jeunes capitaines ". Si Aung San Suu Kyi parvenait à les rallier, dit-on à Rangoon, elle aurait davantage de poids politique pour mener ses réformes. C'est à ce nouveau défi que la Dame se prépare. Comme elle l'a confié un jour en privé, ce sera le plus difficile. C. H.