Le Vif/l'Express : Ce jeudi 11 novembre, pour la 92e fois depuis la fin du conflit, la ville d'Ypres a commémoré l'armistice. Vous n'êtes pas fatigué d'être en permanence plongé dans l'histoire de la guerre ?

Piet Chielens : Honnêtement, si. Parce que mon travail ne porte que sur la mort et la violence, jamais sur des choses joyeuses. Alors, oui, ça use. Mais on pourrait aussi demander à un médecin s'il n'est pas fatigué de voir sans cesse défiler des malades.
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Piet Chielens : Honnêtement, si. Parce que mon travail ne porte que sur la mort et la violence, jamais sur des choses joyeuses. Alors, oui, ça use. Mais on pourrait aussi demander à un médecin s'il n'est pas fatigué de voir sans cesse défiler des malades. Le musée évoque un passé dramatique, c'est vrai. Mais je vis avec le même espoir qu'un médecin. Je pense que notre travail aide les gens. Je crois qu'il produit des résultats. Pas forcément sur le plan politique, mais sur le plan humain. Les personnes qui visitent le musée en ressortent enrichies. Elles repartent avec l'envie de participer à la construction d'une société meilleure. Du moins, c'est cette conviction qui nous pousse à continuer. Oui. Les conflits sont inévitables dans toute société. Mais j'espère que les êtres humains arriveront un jour à la conclusion qu'ils peuvent être résolus autrement que par la violence. Pour cela, nous avons besoin d'une sorte de laboratoire de recherche sur une guerre. Dans le cas de la Belgique, il s'agit sans discussion de la Première Guerre mondiale. La Seconde Guerre mondiale est également très importante, mais la première est, pour notre pays, encore plus importante. En 1914, pour la première fois de son histoire, la Belgique est attaquée en tant que nation. Jusqu'alors, sa souveraineté était garantie par les grandes puissances - l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la Russie. Ces mêmes puissances lui avaient imposé la neutralité. A partir du moment où la Belgique est aspirée par la guerre, sa neutralité vacille, et son existence même est mise en péril. Rien que dans la région d'Ypres, 600 000 personnes vont périr durant ces quatre ans. Entre 41 000 et 42 000 soldats belges trouveront la mort dans cette guerre. C'est à ce moment-là que prennent forme une série d'éléments qui restent déterminants aujourd'hui. A commencer par une douleur partagée. En 1914, la souffrance s'abat d'une manière très égalitaire sur tout le territoire. L'armée allemande instaure un climat de terreur à l'encontre de la population civile. Cela commence en Wallonie, dans les environs de Liège, puis à Dinant, Tamines, Andenne. Cela se poursuit dans le nord du pays, à Aarschot, Leuven, Termonde. Les deux groupes de la population belge connaissent la même expérience de la terreur. C'est quelque chose que nous partageons, Wallons et Flamands. Après quelques mois de combat, tous les soldats de l'armée belge se déplacent vers le Westhoek, en Flandre occidentale, le dernier coin de territoire à ne pas être occupé. Un grand nombre de soldats wallons et bruxellois apprendront alors à connaître et à aimer cette partie de la Belgique. Beaucoup en garderont un attachement pour le restant de leur vie. Le grand écrivain Max Deauville continuera jusqu'à la fin de ses jours à venir chaque été avec sa famille à Nieuport ou La Panne. D'une certaine manière, oui. Avant 1914, Ostende était la seule station balnéaire connue. Léopold II avait voulu bâtir une ville à la mer, une sorte d'appendice bruxellois sur la côte. Une ambition typique du xixe siècle. Chaque pays se devait de posséder une sorte de résidence maritime : Scheveningen pour les Pays-Bas, Brighton pour l'Angleterre, Trieste pour l'Autriche... Mais des localités comme Nieuport ou La Panne ne sont devenues des stations balnéaires importantes qu'après la Première Guerre, parce que les soldats ont voulu revenir dans la région où ils s'étaient battus. Dans un autre domaine, la basilique de Koekelberg fait aussi partie de ces choses que nous gardons de cette guerre. Ses briques ont été cuites avec de l'argile et de la boue de l'Yser. Deux événements vont déterminer le climat politique de la Belgique pour le reste du xxe siècle. Le premier a trait à la néerlandisation de l'université de Gand. En 1914, tout s'y déroule encore en français, malgré l'insistance des revendications flamandes. Ce débat déchaîne les passions depuis la fin du xixe siècle. Les écrivains Cyriel Buysse et Maurice Maeterlinck, qui sont amis, divergent sur le sujet. Buysse défend la néerlandisation, Maeterlinck s'y oppose. Lui-même parle très bien le dialecte gantois, mais il ne comprend pas que le néerlandais puisse devenir une langue de culture. La Flamenpolitik (politique flamande) menée par l'occupant allemand vise à privilégier une partie de la population belge, au détriment d'une autre. Diviser pour régner, une vieille technique impériale. En 1916, les Allemands néerlandisent l'université de Gand. Naturellement, quand cette décision est annulée par la Belgique en 1918, elle est ressentie du côté flamand comme un retour en arrière. Le second événement essentiel concerne l'emploi des langues sous les drapeaux. En 1912, La Belgique adopte le principe de l'égalité linguistique dans l'armée. Mais la guerre est déclenchée à peine deux ans plus tard ! Certes, les officiers de carrière ne sont pas tous francophones. Il y a beaucoup de Flamands parmi eux. Mais ils ont reçu leur formation en français. De facto, ils sont francophones dans l'exercice de leur métier. De plus, seule une portion de la Flandre occidentale résiste à l'avancée allemande. La plupart des civils qui s'y réfugient sont flamands. C'est parmi eux, surtout, que l'armée belge recrutera à partir de 1915. Au fur et à mesure que la guerre avance, la proportion de néerlandophones parmi la troupe augmente donc. Les officiers, à l'inverse, ne sont pas préparés pour exercer leurs fonctions en néerlandais. A partir de là, un sentiment d'injustice se développe. C'est une fable. Dans aucune armée du monde, la vie et la mort ne dépendent de la langue. Les ordres décisifs se résument à un coup de sifflet, à un cri. En 1918, les soldats vivent dans des conditions épouvantables. Il règne un gigantesque sentiment de fatigue chez tous les belligérants. Les gens en ont marre. Ils sont foutus, brisés. La guerre en elle-même est sans doute la pire injustice qu'ils ont subie. Mais au sein de l'armée belge, les soldats éprouvent souvent de la ranc£ur contre la façon dont ils ont été commandés par leurs officiers francophones. A la fin de la guerre, le souvenir s'exprime en Flandre à travers les heldenhuldezerkjes (1), ces pierres tombales flamingantes dessinées par Joe English. C'est un phénomène très minoritaire. On en dénombre quelques centaines, à proximité des hôpitaux ou dans les cimetières communaux. Mais bien vite, les autorités belges décident de bâtir des cimetières militaires. Elles décident que tous les soldats morts durant la guerre devront reposer sous les mêmes tombes en pierre bleue, ornées d'une plaque en bronze portant le nom du défunt. Par conséquent, les croix flamandes en béton sont détruites, les corps sont transférés vers les cimetières militaires. Les familles des victimes le ressentent comme du blasphème. Non. Car, en Wallonie, c'est la plupart du temps une simple croix de bois qui sera remplacée par la pierre tombale officielle. Les familles francophones n'y voient en général aucun problème. Sans doute y a-t-il un peu de mécontentement çà et là, mais bon... Ailleurs aussi, il y a eu des tensions. Quand les autorités britanniques ont décidé que les tombes militaires seraient ornées d'une stèle, et non d'une croix, les lobbys chrétiens ont violemment protesté. Mais, dans le contexte belge, la destruction de quelques dizaines de tombes s'est muée en symbole : " Même dans la mort, l'Etat belge nie nos droits ". Cette histoire sera instrumentalisée par le Mouvement flamand, qui en fera un levier pour rallier à lui les masses. Effectivement. Dans les années 1920, il y avait un grand décalage entre le nord et le sud du pays dans les domaines socio-économique et linguistique. Tous les moyens ont été jugés bons par le Mouvement flamand pour rattraper ce retard et créer un effet mobilisateur. On peut le comprendre. Mais je pense que la Flandre doit à présent examiner son passé d'une façon adulte. Le temps est venu de reconnaître qu'un certain nombre de mythes ne sont pas historiquement corrects. Lors de la prochaine rénovation du musée, nous veillerons à mettre en lumière certains faits méconnus. Par exemple, le fait qu'il existait également un problème linguistique en Wallonie. Un quart des soldats wallons parlaient wallon, et éprouvaient tout autant de mal que les soldats flamands à s'exprimer en français. La Flandre a totalement perdu cela de vue. J'ai souvent dit : la crise va passer, les blocages vont se résoudre. Mais le fait que notre système politique semble à ce point incapable de trouver une issue m'amène à douter. En tant qu'historien, je suis bien forcé d'admettre que tout est possible. Comme citoyen, pourtant, je trouverais dommage de renoncer à la Belgique. Ce serait un pas en arrière dans l'histoire européenne. En 1970, on a enclenché une réforme de la Belgique unitaire. A juste titre ! Mais le drame, c'est qu'on s'est toujours concentré sur ce qui sépare, jamais sur ce qui rassemble les deux côtés. C'est l'échec du politique, ça. Depuis 1970, les politiciens ont organisé une réforme de l'Etat en ne prenant en compte qu'une des deux demandes émanant de la société. Les Flamands et les Wallons réclamaient une plus grande autonomie et un renforcement des structures communes. C'était l'un et l'autre. C'est devenu l'un ou l'autre. Séparer ce pays appauvrirait l'ensemble de la société, sans résoudre aucun de nos problèmes. Bruxelles resterait une ville bilingue. Les communes à facilités continueraient d'exister. Et la question de la solidarité continuerait à se poser. Car, si demain une république flamande voit le jour, avec Bart De Wever comme premier président, elle aura aussi ses régions riches et ses régions pauvres. Va-t-on mettre fin aux transferts dont la Flandre occidentale et le Limbourg bénéficient de la part du Brabant flamand et d'Anvers ? Où s'arrêtera-t-on ? Le modèle idéal du futur Etat flamand se résume-t-il au Grand Anvers ? Dans ce cas, il faudrait bâtir un mur pour empêcher les migrants d'y pénétrer... On voit bien que c'est absurde. En réalité, nous sommes condamnés à négocier. (1) Les " tombes d'hommage aux héros ", en forme de croix celtique. Elles portent l'inscription AVV-VVK ( Alles voor Vlaanderen, Vlaanderen voor Christus) et sont ornées d'une mouette ou d'un fulmar, en référence à la chanson De Blauwvoet, un hymne nationaliste. Ces tombes ont été dessinées par Joe English, artiste flamand de père irlandais, mort en 1918. ENTRETIEN : FRANçOIS BRABANT"séparer le pays ne résoudrait aucun de nos problèmes ""le temps est venu de reconnaître qu'un certain nombre de mythes ne sont pas historiquement corrects "