N'ayant pas bénéficié d'un quelconque matraquage médiatique, on pourrait facilement passer à côté de Dotremont et les surréalistes (1), d'autant plus qu'il ne reste qu'une grosse dizaine de jours pour en pousser la porte.
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N'ayant pas bénéficié d'un quelconque matraquage médiatique, on pourrait facilement passer à côté de Dotremont et les surréalistes (1), d'autant plus qu'il ne reste qu'une grosse dizaine de jours pour en pousser la porte. Pourtant, nul visiteur un tant soit peu curieux et ouvert ne regrettera un instant l'exiguïté intimiste du tracé et le caractère précis du propos. C'est que, cachée derrière les Delvaux et les Alechinsky, l'oeuvre de Christian Dotremont (1922 - 1979) relève de celles qui font la fierté de la Belgique. L'artiste a toujours fait preuve d'une exigence rare, lui qui appliquait une sélection drastique quant à ses pièces, n'hésitant pas à les passer par le feu quand elles ne lui convenaient pas. Sa grande découverte formelle fut celle des logogrammes, une façon unique d'articuler la lettre et l'image. " Le tour de force de Christian Dotremont, c'est arriver à écrire et dessiner ensemble, souder les deux opérations. [...] à partir de l'écriture, il souhaitait trouver une autre écriture et un autre dessin ", expliquait en 2002 Pierre Alechinsky au micro de France Culture. Le tout est livré avec un mode d'emploi simple mais rigoureux : les logogrammes se contemplent d'abord, intensément, avant que leur déchiffrement n'arrive ensuite, s'appuyant sur des retranscriptions apposées au crayon. Cette spatialisation de la lettre n'est pas seule à figurer au palmarès de l'intéressé, il faut également ajouter la fondation du mouvement artistique international Cobra (pour COpenhague-BRuxelles-Amsterdam). Aussi éphémère qu'ait pu être cette mouvance, de 1948 à 1951, son impact est loin d'être négligeable. Ayant fédéré des talents tels que Karel Appel, Constant, Corneille, Pol Bury, dont quelques tableaux remarquables sont exposés, ou Asger Jorn, Cobra reste inscrit au frontispice de l'histoire de l'art comme une tentative de s'affranchir des normes et des conventions étouffant la spontanéité créatrice en Occident. Les différents plasticiens qui y ont participé ont désiré étancher leur soif d'absolu esthétique à d'autres fontaines de jouvence, celles des totems païens, des signes magiques des cultures primitives mais également celles de la calligraphie orientale, de l'art préhistorique et médiéval. Qui était, que faisait Christian Dotremont avant Cobra et l'invention de son propre langage plastique ? Telles sont les questions que traitent l'exposition du musée BELvue. Les réponses ? Elles se laissent entrevoir dans le portrait de l'artiste qui sert d'affiche emblématique à l'événement. Pris en 1940, on le doit au photographe et sculpteur Raoul Ubac (1910 - 1982). Le cliché raconte un jeune homme à la détermination totale, une " force qui va ". " Mon offensive sera terrible ", confiait Dotremont en 1943 à qui voulait l'entendre, poussé par le besoin d'une action artistique à la hauteur d'un désir insatiable. Depuis son plus jeune âge, il est gagné aux mots. Il n'a pas 16 ans qu'il se sent pousser des ailes dans le dos et une lyre entre les mains. A travers de nombreux documents (extraits de journaux, images de publications diverses...), l'institution attenante au Palais royal montre comment cette urgence va rencontrer l'histoire avec un grand " H " : il rejoint les surréalistes au moment où commence la Seconde Guerre mondiale. De manière lumineuse, Dotremont et les surréalistes révèle combien, au sortir de l'adolescence, le natif de Tervuren est déjà empli de l'oeuvre à venir, comme si tout était déjà là. On découvre la reproduction d'un poème très éclairant en la matière, véritable temps fort d'un parcours scénographié avec élégance. Dans Ce petit pays si beau, publié en 1940, le jeune homme réagit à l'invasion de la Finlande par l'URSS au mois de novembre 1939. L'une des strophes de ce texte marqué par l'exaltation mentionne, au détour d'un vers, " une épopée courageuse que les skis écrivent sur la terre sauvée ". Cette image émouvante résonne tout particulièrement lorsqu'on sait que, bien des années plus tard, c'est en observant des traces dans la neige depuis un avion survolant la Laponie que le plasticien eut la révélation des logogrammes. Tout porte à penser que Christian Dotremont s'est servi du surréalisme, envisagé comme un moyen d'élargir la vision que l'on peut avoir de la réalité, à la façon d'un marchepied utile à son obsession de faire éclater les codes artistiques. Il fait usage de cette conversion mentale née dans les années 1920 pour accéder à un entre-deux formel, une " abstraction concrète " du regard. On retrouve là le double mouvement fondateur à l'oeuvre chez lui, la fameuse " hauteur de vue à même le sol ", oxymore dégainé en 1976 lors de la réalisation in situ d'un " logoglace ", soit un logogramme effectué par l'artiste à même la poudreuse et immortalisé au moyen de la photographie. Une vitrine donne à voir l'un des bâtons taillés en pointe, un bien nommé " stylo de neige ", utilisé pour l'opération. La même salle propose, dans un cube de toile microperforée, une intéressante confrontation méditative avec Un Lapon, épatant logogramme de 1972 faisant surgir visages, paysages et autres signes premiers à la façon d'un intarissable geyser.L'exposition ouvre également une fenêtre de réflexion sur la thématique du rôle des artistes en temps de guerre. La problématique est résumée dans le catalogue signé par la commissaire Marie Godet : faut-il être silencieux pour ne pas légitimer la censure imposée par l'occupant ou convient-il, selon les mots d'Aragon, de " faire naître les sentiments interdits avec les paroles autorisées " ? Rétrospectivement, il est aisé de fanfaronner. Le mérite de la proposition est de nous faire sentir les tourments et, peut-être les troublantes prémonitions, de cette " jeunesse en guerre ", notamment à travers un film, un document unique, dans lequel on voit René Magritte, pourtant très discret alors, filmé par Robert Cocriamont. Une scène glace le sang : le peintre ouvre la porte d'un four dans lequel se trouve un crâne humain. Nous sommes en 1942, les fours crématoires des nazis ont commencé leur immonde besogne.