Le Vif/L'Express : Votre nouveau livre, Nomad (1), sur votre enfance et votre séparation d'avec votre famille musulmane, suscite beaucoup d'attention aux Etats-Unis. Il paraît au moment où fait rage la polémique sur la construction d'un centre culturel islamique près du site de l'attentat du World Trade Center, en 2001. L'opinion américaine se retourne-t-elle contre l'islam ?

Ayaan Hirsi Ali : A mon arrivée aux Etats-Unis, j'avais été frappée par la naïveté des Américains, qui, même après le 11-Septembre, semblaient toujours considérer la violence fondamentaliste comme un problème extérieur, cantonné au tiers-monde ou aux ghettos européens. Divers attentats, déjoués, comme celui de Times Square, en mai 2010, ou réussis, comme la fusillade meurtrière sur une base militaire au Texas, en novembre 2009, leur ont rappelé que le danger pouvait venir aussi des musulmans américains. Maintenant, l'affaire de la mosquée de Ground Zero ouvre pour la première fois un débat sain et nécessaire sur la place et les problèmes de l'islam dans une société occidentale comme les Etats-Unis.
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Ayaan Hirsi Ali : A mon arrivée aux Etats-Unis, j'avais été frappée par la naïveté des Américains, qui, même après le 11-Septembre, semblaient toujours considérer la violence fondamentaliste comme un problème extérieur, cantonné au tiers-monde ou aux ghettos européens. Divers attentats, déjoués, comme celui de Times Square, en mai 2010, ou réussis, comme la fusillade meurtrière sur une base militaire au Texas, en novembre 2009, leur ont rappelé que le danger pouvait venir aussi des musulmans américains. Maintenant, l'affaire de la mosquée de Ground Zero ouvre pour la première fois un débat sain et nécessaire sur la place et les problèmes de l'islam dans une société occidentale comme les Etats-Unis. C'est ce que disent ses promoteurs, en particulier son imam, Feisal Abdul Rauf. Et je suis prête à lui accorder le bénéfice du doute. Mais j'apprécie peu qu'en réponse aux questions et aux inquiétudes du public il invoque immédiatement une prétendue islamophobie. Les Américains, comme tous les Occidentaux, sont d'emblée ouverts, voire indifférents, aux religions, et leur peur actuelle de l'islam n'a rien d'irrationnel, au regard des attaques qu'ils ont subies. Comme l'immense majorité des imams dits modérés, il ne peut douter de l'absolue perfection de sa religion. Pour eux, le Coran est toujours incompris, d'un côté, par les non-musulmans, ou mal interprété, de l'autre, par les islamistes ; mais il ne peut jamais être critiqué sur le fond. J'ai un profond respect pour la dimension spirituelle de l'islam - la prière, le jeûne, la charité - qui doit être scrupuleusement défendue par la Constitution et par les lois sur la liberté religieuse. Je ne peux en dire autant de la facette " sociétale " de l'islam, celle qui régit les rapports inégalitaires entre hommes et femmes. Ni sur la dimension proprement politique de la religion, pour ces groupes organisés et dotés de manifestes précis, qui cherchent à transformer la société et à imposer partout la charia, la loi musulmane. J'ai suivi, dans ma jeunesse, l'enseignement des islamistes. Et je sais que ces deux pans de la religion constituent des idéologies qui, comme le conservatisme, le progressisme, le communisme ou le fascisme, doivent subir la contradiction, ou la comparaison avec d'autres théories et modes de pensée. Regardez les religions judéo-chrétiennes : la concurrence avec l'esprit des Lumières, la pensée laïque, les a réduites à leur dimension spirituelle. Leurs points de vue sur la société, sur l'homosexualité par exemple, ou sur l'accès des femmes à la prêtrise, font l'objet de débats, de critiques constantes. Les millions de musulmans américains vous paraissent-ils vraiment tentés par une mouvance extrémiste ? Pour la majorité d'entre eux, l'islam est avant tout l'une des marques d'une identité ethnique. Ce sont des immigrants comme les autres. Les Algériens, Libanais, Marocains, Somaliens qui arrivent ici, en quête d'une meilleure vie, recherchent moins une mosquée que la proximité d'autres personnes de la même origine. Mais il y a des islamistes. Bien sûr, on trouve ici aussi une mouvance proche d'Al-Qaeda, visant la révolution immédiate, mais aussi de plus en plus de " gradualistes ", qui cherchent à atteindre le même objectif : la conquête du pouvoir, en plusieurs générations, par le prêche et par la persuasion des communautés ethniques musulmanes. Ils leur offrent une identité islamique supérieure, unique, qui transcende toutes les autres et les dissuade de s'intégrer à leur nouvel environnement, d'y progresser. Ces immigrés peuvent vivre une quête spirituelle, mais beaucoup de musulmans qui m'écrivent disent embrasser toutes les dimensions de leur religion par conformisme, par crainte d'être perçus comme immoraux ou indécents. Ils n'entendent que les voix de ces prêcheurs, car personne ne se risque à venir leur présenter une pensée différente. J'y vois la conséquence d'un relativisme culturel, d'un respect immodéré pour la fameuse différence et pour une religion déclarée dans sa totalité " hors limite ". Et la rançon de politiques erronées : les gouvernements occidentaux dépensent des milliards en interventions militaires et en sécurité antiterroriste, et pas assez dans l'humain, dans l'éducation, l'aide sociale et le développement, nécessaires à l'ouverture des esprits. Le débat politique sur les tensions dans les " quartiers " déchire l'Europe, et il faut dire les choses comme elles sont : aux Pays-Bas, 60 % des enfants mâles déscolarisés proviennent de foyers musulmans, surtout arabes ou turcs. On peut y voir la conséquence, non seulement de la pauvreté des ghettos, mais aussi de dysfonctionnements familiaux dus à certaines traditions que je connais - des parents unis par des mariages arrangés, des pères absents ou violents, des mères privées d'éducation et isolées de la société. Il faut des politiques sociales, éducatives et aussi d'ordre public adaptées à ces milieux, une stratégie intelligente sur laquelle gauche et droite doivent s'entendre pour éviter que ces jeunes hommes ne sombrent dans la délinquance ou dans l'extrémisme religieux. Si vous parlez du débat sur le foulard à l'école, il m'avait paru très sain, car il abordait la question des signes religieux dans des lieux laïques. Mais l'histoire de la burqaà [Elle pouffe de rire.] Le président Sarkozy s'est attaqué superficiellement à un symbole infime, et il en est resté là, car il ne cherchait qu'à chasser momentanément sur les terres de Le Pen. Partout en Europe, à chaque controverse concernant l'islam, seule l'extrême droite s'est exprimée sur la religion elle-même, pour récupérer, de la pire manière, les craintes de la population. Or la discussion est du ressort de la société tout entière, et avant tout de ses voix les plus éclairées. Dans un de mes livres, j'imaginais Mahomet à la bibliothèque, à la New York Public Library, découvrant les penseurs des Lumières. Si le fondamentalisme religieux est enfin soumis à un vrai débat, à la contradiction, il ne peut pas l'emporterà(1) Nomad. From Islam to America. A Personal Journey Through the Clash of Civilizations, éd. Free Press (non encore traduit). Propos recueillis par Philippe Coste