C'est à nos yeux le geste le plus fort, le plus intéressant, de la rentrée plastique. Il consiste en une boîte noire aussi massive qu'insolite placée au centre d'une vaste pièce habillée par une structure blanche. Posé à même le sol, ce cube sombre exerce sur le visiteur une fascination qui en rappelle une autre, celle qu'éprouve une tribu de singes anthropoïdes devant le fameux " monolithe noir " sur lequel s'ouvre le film 2001, l'Odyssée de l'espace. Fascination face à l'indéchiffrable certes mais également, à l'instar des primates qui ne comprennent pas le sens de la pierre qui se dresse face à eux, énorme frustration devant une caisse en bois dont on est prévenu qu'elle ne s'ouvrira que... le dernier jour de l'exposition, le 27 septembre. The Cube of the Unknown, tel est son nom, révélera alors sa vraie nature aux fidèles les plus assidus.
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C'est à nos yeux le geste le plus fort, le plus intéressant, de la rentrée plastique. Il consiste en une boîte noire aussi massive qu'insolite placée au centre d'une vaste pièce habillée par une structure blanche. Posé à même le sol, ce cube sombre exerce sur le visiteur une fascination qui en rappelle une autre, celle qu'éprouve une tribu de singes anthropoïdes devant le fameux " monolithe noir " sur lequel s'ouvre le film 2001, l'Odyssée de l'espace. Fascination face à l'indéchiffrable certes mais également, à l'instar des primates qui ne comprennent pas le sens de la pierre qui se dresse face à eux, énorme frustration devant une caisse en bois dont on est prévenu qu'elle ne s'ouvrira que... le dernier jour de l'exposition, le 27 septembre. The Cube of the Unknown, tel est son nom, révélera alors sa vraie nature aux fidèles les plus assidus. S'agira-t-il, comme le promettent les deux concepteurs du projet, d'une pièce du plasticien cubain Ricardo Brey (1955) dont la splendeur aurait fait longuement hésiter le duo à s'en tenir à son plan de dissimulation programmée ? Ou, si on laisse la méfiance mener la danse, le contenant se révélera-t-il vide, de la même façon que la stèle du film de Stanley Kubrick n'est jamais sortie de son mutisme ? Cette conclusion serait fidèle en cela à l'esprit du long-métrage qui laisse le spectateur sur sa faim. Le tout pour une odyssée déceptive révélant que les frontières reculent au fur et à mesure que nous avançons et que, finalement, seul le quotidien le plus trivialement familier nous tend les bras. A nous de nous accommoder du prévisible, du balisé. Ce menu déprimant et résigné ne semble être taillé ni pour le critique d'art Sam Steverlynck ni pour Dome, un artiste d'Australie dont la pratique est influencée par l'ésotérisme. Ensemble, ce tandem fait preuve d'une foi qui déplace les montagnes. " J'ai proposé à Sam de construire un temple dédié à l'art et, contre toute attente, il m'a répondu oui sans hésiter, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde ", explique Dome en évoquant la genèse du projet. Si The Agprognostic Temple, un néologisme forgé par le duo, témoigne d'une sérieuse dose d'enthousiasme, d'audace et surtout d'intuition, il est difficile de ne pas y voir un signe des temps. Celui d'une époque qui, à force de penser la création en termes d'argent, oublie la faculté de l'art d'entretenir un lien véritable avec le mystère. " Longtemps, l'art a eu pour mission de rendre visible l'invisible, révélant par là ce qui est inconnu à nos yeux. Ce pouvoir, l'humain a fini par s'en accommoder. A force, il oublie la puissance disruptive du projet artistique. Nous voulions renouer à tout prix avec une intensité première ", précise Sam Steverlynck. Pensé en amont de la crise sanitaire, le projet rencontre néanmoins une problématique engendrée par celle-ci : repenser les modèles de monstration. Aigu... à l'heure où musées et galeries se démènent pour régénérer leur lien au public. Passé l'engouement du début, il fallait trouver un lieu capable d'abriter un tel sanctuaire. Pour ce faire, Dome et Steverlynck ont sollicité la galerie Waldburger Wouters dont les imposants volumes et les hauteurs sous plafond se prêtaient parfaitement à l'incubation de ce projet éphémère et nomade. " Il y a eu beaucoup d'improvisation, raconte Sam Steverlynck. On a contacté les artistes et les galeries en leur faisant part d'un programme inédit, soit un lieu hybride dans lequel la vente d'oeuvres ne représente pas l'axe central. Ce caractère atypique a surpris mais il n'a pas empêché les différents acteurs de nous suivre. Sans doute notre enthousiasme a-t-il plaidé en notre faveur. " Une fois la certitude d'avoir des pièces à montrer, il a fallu s'occuper d'imaginer les contours d'un temple à l'esprit de Gesamtkunstwerk, d'oeuvre d'art totale - ce que confirme la présence d'un opus sonore signé par un jeune artiste français, Lou Touchard (1993), et d'une pièce olfactive, un encensoir revisité, portant la patte de Benjamin Husson (1986). Trois semaines ont suffi à Dome pour construire une architecture en MDF servant d'écrin aux différentes oeuvres. " Pour concevoir l'esprit du lieu, j'ai pensé au fameux Agnostos Theos, un sanctuaire grec antique posé sur l'Aréopage et évoqué dans différents écrits. Cet endroit était dédié à un "dieu inconnu". Ce type de spiritualité branchée sur ce qui n'est pas familier m'est apparu comme une bonne source d'inspiration. Pour ce qui est de la forme, j'ai cherché à élaborer une architecture sacrée syncrétique qui se caractérise par l'absence de répétition des lignes. Je tenais également à ce que l'on puisse voir l'envers de la structure, que les visiteurs voient bien qu'il s'agit d'un décor. Ce temple n'est pas le lieu d'un dogme mais celui d'une perspective jetée sur le monde ", détaille le plasticien venu d'Australie. De façon bienvenue, The Agprognostic Temple offre un habillage adéquat, et ce dès l'entrée. On doit cet agencement de symboles, que l'on dirait presque maçonnique, à la graphiste Aline Melaet. En plus de l'oeuvre non révélée de Ricardo Brey (on rappellera que ce dernier avait été invité à participer à la Documenta IX par le curateur belge Jan Hoet, une première pour un artiste venu de Cuba), une dizaine de pièces se découvrent à l'intérieur de ce que Dome qualifie de " White hyper cube ", une désignation qui fait référence à une version augmentée du " white cube ", cet espace consacré de l'ère postmoderne. On retient en particulier Waiting for the Sun (2019), une sculpture psychédélique du Belge Filip Vervaet (1977). Présenté derrière un filtre dichroïque, ce bas-relief sinueux présente un plissé qui se déploie entre archéologie et science-fiction. Arrêt également sur le travail de Fia Cielen (1978) qui donne à voir un triptyque dessiné à la corde inspiré par un jeu du xixe siècle qui consistait à produire des hallucinations en prenant place dans une chambre obscure peuplée de miroirs et éclairée à la bougie. Enfin, et c'est pour nous le clou du spectacle, du moins tant que le voile n'est pas levé sur l'oeuvre de Brey, il ne faut pas passer à côté de The Undiscovered Drawer (2013), une vidéo de huit minutes signée Shana Moulton (1976, Etats-Unis) qui met en scène une jeune femme cherchant une clé pour s'évader d'un espace clos. Drôle et métaphorique, la séquence se moque gentiment des arcanes new age. Preuve de la " bonne foi ", loin de l'orthodoxie, des deux gardiens du temple.