Le roux est à la chevelure ce que le noir est au pelage du chat : " la couleur des démons, du renard, de la fausseté et de la trahison ", écrit l'historien des couleurs Michel Pastoureau. Un dangereux flamboiement qui, à travers les siècles, a été fustigé autant que stigmatisé. Et pourtant, de Toulouse-Lautrec à Egon Schiele, la force d'attraction de la rousseur n'a fait que se confirmer sous le regard des artistes. Un peintre en particulier semble avoir été obsédé par les chevelures fauves : Jean-Jacques Henner (1829 - 1905), dont le musée parisien, situé dans un bel hôtel particulier du XVIIe arrondissement, consacre une exposition temporaire à cette question taraudante, posée de tous temps par les visiteurs : pourquoi tant de rousses dans ses tableaux et ses dessins ? La Comtesse Kessler, Hérodiade, La Vérité, La Liseuse... la plupart des femmes peintes par Henner sont rousses au point que, en 1887, le Journal amusant coiffe d'un casque la chevelure flamboyante de Rêverie, rebaptisée " La femme du pompier ". La couleur rousse revient d'ailleurs comme un leitmotiv chez tous les caricaturistes qui se sont intéressés à la peinture de cet artiste, ami des académiciens comme des impressionnistes.
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Le roux est à la chevelure ce que le noir est au pelage du chat : " la couleur des démons, du renard, de la fausseté et de la trahison ", écrit l'historien des couleurs Michel Pastoureau. Un dangereux flamboiement qui, à travers les siècles, a été fustigé autant que stigmatisé. Et pourtant, de Toulouse-Lautrec à Egon Schiele, la force d'attraction de la rousseur n'a fait que se confirmer sous le regard des artistes. Un peintre en particulier semble avoir été obsédé par les chevelures fauves : Jean-Jacques Henner (1829 - 1905), dont le musée parisien, situé dans un bel hôtel particulier du XVIIe arrondissement, consacre une exposition temporaire à cette question taraudante, posée de tous temps par les visiteurs : pourquoi tant de rousses dans ses tableaux et ses dessins ? La Comtesse Kessler, Hérodiade, La Vérité, La Liseuse... la plupart des femmes peintes par Henner sont rousses au point que, en 1887, le Journal amusant coiffe d'un casque la chevelure flamboyante de Rêverie, rebaptisée " La femme du pompier ". La couleur rousse revient d'ailleurs comme un leitmotiv chez tous les caricaturistes qui se sont intéressés à la peinture de cet artiste, ami des académiciens comme des impressionnistes. Si la réponse à la question posée par les visiteurs ne va pas de soi, elle ouvre des pistes sur l'intimité et la psychologie d'un homme peu loquace : au fil du parcours proposé, on se prend à regarder cette obsédante chevelure rousse en contradiction avec le corps virginal des modèles de Henner comme le signe tangible du " feu sous la glace ". Une érotisation subtile de nus souvent vaporeux. Si les tableaux ne sont pas forcément une découverte, les dessins habituellement confinés dans les réserves du musée constituent une belle révélation. A de nombreuses reprises, Henner a employé la sanguine pour faire flamboyer la chevelure de ses Madeleine, Andromède, Judith, de La Vérité et même du Christ mort. On apprend que cette couleur devenue fétiche à ses yeux l'amènera à coloriser tardivement la chevelure d'Eve dans un dessin figurant Adam et Eve trouvant le corps d'Abel, une reprise du sujet avec lequel il remporta le prix de Rome en 1858. Henner n'est pas le seul artiste exposé au fil des cinq sections colonisant tous les étages du musée. Une centaine d'oeuvres et d'objets en provenance d'univers variés - tableaux, dessins, croquis de mode, affiches, photos, masques tatanua de Papouasie prêtés par le musée du quai Branly... est mise en relation et en dialogue avec son travail, certaines toiles ont été restaurées pour l'occasion. Coup de coeur pour La Liseuse (1883) et La Comtesse Kessler (vers 1886). Très ancrée dans le xixe siècle, convoquant des contemporains de l'artiste (Pierre-Auguste Renoir, Jules Chéret, Carolus-Duran ou Edgard Maxence), l'exposition a l'intelligence de ne pas s'y cantonner, et explore la rousseur dans le temps. Passé le salon aux colonnes, où quelques-uns des plus beaux tableaux de Henner attendent le visiteur, c'est à une promenade littéraire à travers les icônes rousses qu'est convié le public, avant de visionner un (assez long) film documentaire réalisé expressément pour l'occasion. On y écoute la muse contemporaine de l'exposition, la couturière Sonia Rykiel, revendiquer sa visible singularité : " J'ai toujours été particulière - le fait d'être rousse. A chaque fois, les gens se retournaient sur mon passage en disant : "Qu'est-ce qu'elle a, celle-là ?" J'en ai profité. Rousse : accepter le deal. " S'ensuit une patiente (parfois poussive) déconstruction des clichés : les rousses ont de longue date été assimilées à la traîtrise, et considérées comme lascives, fourbes, lubriques. Les témoignages contemporains abondent, avec émotion ou humour. Mais quand il s'agit de prouver scientifiquement que leur fameuse " odeur " est une parfaite légende, le seul expert interrogé n'a rien à dire sur le sujet ! Quant au tabou ultime à creuser - les rousses le sont-elles aussi " en bas " ? -, ce n'est pas l'histoire de l'art qui pourra renseigner les curieux : le pubis de ces dames, lorsqu'il est visible sur les tableaux, est dénué de toute pilosité qui attesterait de cette obsession. Heureusement, les portraits de Geneviève Boutry, qui a " catalogué " les multiples déclinaisons de la rousseur dans ses photographies, consolent quelque peu d'un propos lacunaire. Seules oeuvres contemporaines présentes dans l'exposition, ces photos répondent aux " robes hommage " de Rykiel et aux nombreux témoignages de la culture populaire amassés sous les combles - de Spirou à La Petite Sirène, en passant par David Bowie. Les hommes sont, hélas, les grands absents de cette exposition, centrée avant tout sur leur regard sur les femmes. Au fil des salles, la rousseur masculine passe plutôt inaperçue, de Poil de Carotte à Boule & Bill ou (heureusement) LeChrist au tombeau de Jean-Jacques Henner, qui n'est pas sans rappeler Jésus insulté par les soldats d'Edouard Manet (Chicago, Art Institute), exposé au Salon de 1865. Des ogres ou des diablesses, le choix semble un peu vite fait, bien que Michel Pastoureau, dans sa Brève histoire de l'orangé en Occident, publiée dans le catalogue de l'exposition, rappelle que, pas plus que les femmes, ils n'échappent aux clichés ou aux superstitions. Nombreux, nous apprend-il, sont les proverbes qui invitent à se défier des hommes roux - et pour un peu, on en serait presque soulagé, de voir enfin rétablie là une certaine parité ! " Il faut éviter de les prendre pour amis, d'en faire ses parents, de les recevoir dans l'état ecclésiastique, de les faire monter sur le trône [...] dans toute société, y compris les sociétés celtes et scandinaves, le roux, c'est d'abord celui qui n'est pas comme les autres, celui qui fait écart, celui qui appartient à une minorité et qui donc dérange, inquiète ou scandalise. " Les préjugés ont la vie dure. En 2019, le roux, c'est encore et toujours l'autre, le différent, le réprouvé, l'exclu - mais aussi, heureusement, un motif de fierté et une couleur à la mode, enfin !