La vie politique a longtemps été rythmée à Bogota par la lutte contre la rébellion communiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), créées en 1964. La conclusion d'un accord de paix, le 24 août 2016, entre le gouvernement du président Juan Manuel Santos et l'insurrection, prévoyant un désarmement et une réforme agraire, devait théoriquement briser ce cercle infernal. Cela n'a pas été le cas. Cinq ans plus tard, la mise en oeuvre des accords est un échec.
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La vie politique a longtemps été rythmée à Bogota par la lutte contre la rébellion communiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), créées en 1964. La conclusion d'un accord de paix, le 24 août 2016, entre le gouvernement du président Juan Manuel Santos et l'insurrection, prévoyant un désarmement et une réforme agraire, devait théoriquement briser ce cercle infernal. Cela n'a pas été le cas. Cinq ans plus tard, la mise en oeuvre des accords est un échec. "C'est l'histoire des espoirs déçus d'une partie de la population qui voyait dans ces accords la possibilité d'une réconciliation nationale, décrypte Frédéric Louault, professeur à l'ULB. Elle n'a pas été possible parce qu'ils ont été sabotés par certains secteurs politiques colombiens, notamment ceux qui, à l'extrême droite, soutiennent l'ancien président Alvaro Uribe. Ils se sont beaucoup mobilisés pour que ces accords ne soient pas validés par référendum. Il y ont réussi d'ailleurs. La population colombienne a voté contre (NDLR: à 50,21%, le 2 octobre 2016) et c'est finalement le Congrès qui les a ratifiés. Ils ont donc manqué de légitimité. Ensuite, le gouvernement Duque n'a jamais caché son opposition à la mise en oeuvre de certains éléments des accords, sous la pression d'une partie de la population qui considérait que les Farc ne pouvaient pas revenir en politique sans être jugés et que la politique de réconciliation n'était pas acceptable pour les victimes du conflit." Pour Frédéric Thomas, chercheur au Centre tricontinental, la responsabilité de cet échec revient "très largement" à l'Etat colombien. "Dans l'application de l'accord de paix, on bute très vite sur ce qui était déjà très compliqué avant, la réforme agraire, et à travers celle-ci, un changement de modèle de développement. Cette éventualité est inacceptable pour les gros propriétaires terriens, les grands entrepreneurs et une large partie de la classe politique. C'est le même blocage structurel qui a été à l'origine du conflit armé au XXe siècle." "D'autre part, Iván Duque a répondu aux accusations des enquêtes qui pointaient l'implication des forces armées et des paramilitaires dans les violations des droits humains par une forme d'héroïsation de l'armée et un refus d'assumer sa responsabilité dans l'échec de l'accord de paix, prolonge Frédéric Thomas. Il affirme aujourd'hui qu'il faudra au moins dix ou quinze ans pour le mettre en oeuvre. C'est un échec lamentable. Il se mesure principalement au nombre de morts. A la mi-août 2020, mille défenseurs des droits humains et acteurs sociaux avaient été tués depuis 2016. On est en réalité dans une poursuite de la guerre." "La démobilisation des Farc a créé un vide qui n'a pas été compensé par des investissements étatiques forts dans les anciennes zones de conflit parce que l'Etat n'a pas été en mesure de le faire, souligne pour sa part Frédéric Louault. D'autres entrepreneurs de violences ont occupé l'espace laissé vacant, d'ex-membres des Farc remobilisés, des anciens paramilitaires, des bandes criminelles. Dans une série de territoires, il y a eu un accompagnement pour construire la paix au quotidien, notamment avec l'aide de l'ONU ou de l'Union européenne. Mais le manque de présence de l'Etat a fragilisé le processus".