Qu'est ce qui poussa, en 1959, Lucio Fontana à fendre le rouge de sa toile d'un signe incisé ? En blessant ainsi de manière irrévocable la surface peinte, il ouvrait un vide dont on ne verrait jamais la limite. Comme si, à un moment donné, contre toute logique, il avait été amené à chercher un espace inaccessible qui ne puisse jamais trouver de mots pour en circonscrire le sens. Dans l'exposition d'été du musée Dhondt-Dhaenens où certaines de ses £uvres ont été rassemblées, toutes les peintures choisies partagent cette volonté qui relève en final d'une quête infiniment spirituelle : " L'art, confiait le sculpteur américain Richard Serra dans se...

Qu'est ce qui poussa, en 1959, Lucio Fontana à fendre le rouge de sa toile d'un signe incisé ? En blessant ainsi de manière irrévocable la surface peinte, il ouvrait un vide dont on ne verrait jamais la limite. Comme si, à un moment donné, contre toute logique, il avait été amené à chercher un espace inaccessible qui ne puisse jamais trouver de mots pour en circonscrire le sens. Dans l'exposition d'été du musée Dhondt-Dhaenens où certaines de ses £uvres ont été rassemblées, toutes les peintures choisies partagent cette volonté qui relève en final d'une quête infiniment spirituelle : " L'art, confiait le sculpteur américain Richard Serra dans ses Ecrits (D. Lelong éd.), est une manière d'être permanente. On n'est pas artiste seulement quand on travaille. " Chaque peintre ainsi aiguisé par cette exigence et une approche progressive liée au sens du sacré devient dès lors un solitaire que le théologien Jérôme Alexandre n'hésite pas à comparer aux saints : " Une aventure artistique authentique est en réalité en tout point comparable à l'aventure mystique. " Le spectateur ne s'y trompe pas : " J'ai pleuré devant une peinture de Van Severen " (un autre invité du musée de Deurne), me confiait un ami peintre. Or il n'y a dans les £uvres du peintre flamand que très peu de " choses " : un seul rectangle, parfois, ou un losange, une ellipse, et un unique accord de deux gris. Oui, le spectacle d'une peinture de ce type déborde le cadre du plaisir ou de la compréhension. C'est au-delà que cela se passe, dans le choc de l'émotion. Mais pour produire ou recevoir celui-ci, il faut peut-être se rappeler, comme on le lit dans l'ouvrage de Jérôme Alexandre, que " la fonction de la beauté consiste à donner à l'homme une secousse salutaire qui le fasse sortir de lui-même, l'arrache à la résignation, au compromis avec le quotidien [...] et ainsi le réveille, en lui ouvrant à nouveau les yeux du c£ur et de l'esprit, en lui donnant des ailes, en le poussant vers le haut. " Or ces mots, étonnamment, sont signés : Benoît xvi ! Le lien est audacieux, surtout lorsqu'on sait le rejet, par la plupart des artistes, de toute forme de religion. Il serait pourtant du plus vif intérêt de replacer l'art occidental moderne et contemporain dans son eau primordiale : l'imaginaire judéo-chrétien. D'où cette idée d'Alexandre de poser en vis-à-vis certains textes de la théologie et les écrits de stars de l'art contemporain. Sans aller aussi loin, l'exposition révèle des £uvres qui, de l'expressionnisme flamand (Gustave Van de Woestijne et Hippolyte Daeye) à l'art actuel façon Richter ou Christopher Wool, forcent le silence et la contemplation. Du noir chez Thierry De Cordier (né en 1954) au seul contraste de deux surfaces chromatiques identiques et superposées chez Peter Joseph (1929), de celui du lin et d'une légèreté chromatique extrême chez Ilse D'Hollander (1968-1997) à l'infini étoilé chez Ugo Rondinone (1964), la peinture retrouve ici peut-être sa fonction la plus essentielle. Biennale de la peinture, Au-delà du sublime, musée Dhondt-Dhaenens Museumlaan 14, Deurne (Anvers). Jusqu'au 19 septembre. Tous les jours, sauf le lundi, de 10 à 17 heures. (1) L'Art contemporain, un vis-à-vis essentiel pour la foi, par Jérôme Alexandre. éd. Parole et Silence.GUY GILSOUL