Elle serait bobo si elle ne menait pas un parcours divergent, intensément personnel, un rien acide, atypique mais finalement identifié grâce à Ennemi public, succès d'audience sur la RTBF, davantage que sur TF1. Toujours et encore une histoire de frontières... "Dans la chanson, en Belgique, on n'est pas vraiment reconnu tant qu'on n'a pas réussi en France, pose Stéphanie Blanchoud, avec son éternel demi-sourire. Contrairement peut-être aux séries télé plus ancrées dans une réalité belge identifiable."
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Elle serait bobo si elle ne menait pas un parcours divergent, intensément personnel, un rien acide, atypique mais finalement identifié grâce à Ennemi public, succès d'audience sur la RTBF, davantage que sur TF1. Toujours et encore une histoire de frontières... "Dans la chanson, en Belgique, on n'est pas vraiment reconnu tant qu'on n'a pas réussi en France, pose Stéphanie Blanchoud, avec son éternel demi-sourire. Contrairement peut-être aux séries télé plus ancrées dans une réalité belge identifiable." Ce jour de septembre où elle débarque en scooter dans un resto de Forest, la tout juste quadra bruxelloise est bronzée, après un long séjour estival dans sa famille, au coeur des montagnes suisses. "J'ai besoin de vrais moments de déconnexion, de dépouillement, de quitter la Belgique ou mon autre pays, la Suisse. C'est dans le mouvement que j'ai de nouvelles idées. Via la force de la nature, ou de la boxe, d'ailleurs." Il y a quelques années, après une rupture amoureuse, elle s'échappe six semaines au Cap-Vert, "sans ordi et avec une petite gratte", et s'oublie au pays des côtes venteuses et de la rocaille noire, royaume insulaire de Cesária Evora dont elle a parfois la même grâce contagieuse, certes dans un autre genre. Ce sens du temps évanoui, transporté en mélancolie volatile. En cet automne 2021, paraît un nouvel et bel album, proche de l'os mélodique. Elle a aussi tourné un long métrage, qui sera diffusé en 2022, année où elle bouclera également la troisième saison d' Ennemi Public. Elle y campe toujours une inspectrice aux cheveux courts et aux idées longues, un rien à cran, trimballant son enquête avec un jeu sans outrance dans un polar à la belge. Née en 1981, d'un père suisse photographe qui, comme maman Blanchoud, n'accorde guère d'importance aux traces de l'existence - "mes parents ne conservaient pratiquement rien, confirme-t-elle. Tout ce qu'il me reste de mon enfance se résume à quelques albums photo" -, Stéphanie Blanchoud mène un parcours bis, assez original. Lorsqu'on l'avait croisée la toute première fois, lors des Jeux de la Francophonie en 2005 à Niamey, au Niger, on pensait à une jeune Barbara. Des chansons un rien graves, une diction parfaite, une silhouette garçonne et, d'emblée, quelque chose de touchant. Une pointe de mystère, aussi. Appréciée par le public de l'événement, essentiellement local. Dans la nuit d'encre africaine, au bord du fleuve de la ville, une première discussion avec la jeune femme, 24 ans à l'époque, nous avait impressionné. Autour d'une bière locale, la Conjoncture, face au fleuve quasi invisible qui gronde, Stéphanie racontait son amour des films de François Truffaut, surtout Jules et Jim, puis La Peau douce. Une quinzaine d'années plus tard, elle nous évoque parfois une héroïne truffaldienne 2.0. Celle qui résiste d'emblée à l'analyse et qui place son existence dans les questions. Réfléchie, pondérée, mais intuitive: sous le calme apparent, des volcans intérieurs chauffent l'inspiration. Sous un regard d'encre et un sourire généreux. En ce beau jour de septembre, elle explique ce qui la définit depuis une quinzaine d'années, entre musique et représentations théâtrales puis cinématographiques. Stéphanie Blanchoud a commencé à étudier les Lettres à l'université Saint-Louis, s'est arrêtée au bout de neuf mois et a réussi l'examen du Conservatoire royal de Bruxelles. Elle y décroche un Premier prix en art dramatique et déclamation: "Le déclencheur a été l'écriture. J'ai d'abord pris des cours de théâtre le lundi soir, j'ai aimé l'aspect ludique, cet imaginaire. J'ai trouvé dans cette voie une vraie bouffée d'air et j'ai d'emblée aimé ce qui se passe en scène, physiquement." Elle vit d'ailleurs plutôt bien le contre-la-montre, celui du spectacle annoncé: "Longtemps, j'ai pris un iPad sur scène, puis j'ai arrêté. Sans doute parce que cela me privait de cette sensation d'adrénaline. Je le faisais alors que je n'ai jamais eu de trou de mémoire, ni en concert ni au théâtre. Certes, je n'ai pas incarné de grands personnages sur scène, mais dans mon solo sur la boxe , Je suis un poids plume, notamment, il y avait tant de texte à apprendre... Et lorsqu'il y a une quinzaine d'années, j'ai joué un texte de Christian Bobin, La Folle Allure, qui parle d'une nana qui travaille dans le milieu du cirque, il y avait aussi beaucoup de mots, mais j'y suis allée assez calmement." Depuis, Rostand, Molière, Voltaire ou encore Amélie Nothomb et sa Biographie de la faim ou Le Sabotage amoureux ont fait partie de ses expériences théâtrales. C'est que la demoiselle n'est pas du genre à avoir froid aux yeux. Lorsqu'en 2010, aucun label ne semble être sensible à ses maquettes de chanson, elle file en Californie. Elle y convainc Robert Carranza, le producteur-mixeur-ingé son de la star Jack Johnson, de boucler six titres qui sortent, en 2011, sous le pseudo de Blanche. Malgré au moins deux chansons irrésistibles ( Sans raison particulière, Ephémère) , l'indéniable musicalité du projet, l'implication intense de Stéphanie, de Carranza et des Américains qui ont participé aux sessions (notamment le guitariste de Johnny Cash), le succès reste sourd, les radios n'entendent pas. Stéphanie, qui avait autofinancé le projet, assume le coup, digère et trace sa route. Laissant ensuite tomber le pseudo Blanche pour reprendre son nom civil et assumer, sur scène, un répertoire plutôt mélancolique, sans délaisser les rythmes d'une chanson folk tentée par le rock, souvent en version acoustique: elle a longtemps travaillé avec le violoncelliste Jean-François Assy, musicien, entre autres, de Bashung. L'accélérateur de carrière, inattendu, est finalement arrivé grâce à Ennemi public, ses deux saisons et ses vingt épisodes . Elle qui incarne un bout d'écart européen - belgo-suisse - mais aussi un physique comme des chansons à l'extérieur de la vulgate médiatico-réseautante de l'époque, on ne la voyait pas forcément dans un thriller ertébéen où la campagne obscurcit les mystères, mais davantage dans un film d'auteur contemporain. Et pourtant, elle jongle désormais parfaitement entre les deux univers. "Pour Ennemi Public, on faisait dix ou douze séquences par jour, un rythme de dingue. Un rythme qui tranche avec celui de La Ligne, le film que j'ai tourné en 2021 avec la réalisatrice Ursula Meier et dans lequel j'ai côtoyé Valeria Bruni-Tedeschi, où c'était plutôt du genre deux scènes par jour. On essaie des costumes, on se fait maquiller. Lorsqu'on est bien guidé, c'est un exercice merveilleux." Ce premier objet filmique longue durée pourrait, à n'en pas douter, changer le profil et le destin de la comédienne. Entre-temps, il y a ce désir de défendre les nouvelles chansons de Ritournelle, son nouvel album, fruit de ces dernières années compliquées. Elle qui ne ressemble à personne, ni physiquement ni artistiquement, n'est pas seulement une sorte de métaphore jeuniste et rassurante: Blanchoud cisèle d'abord les musiques diaphanes, ayant la grâce de sa voix. Aujourd'hui, malgré ses désirs musicaux, Stéphanie Blanchoud vit essentiellement de l'écriture et de son métier d'actrice. Dans Je suis un poids plume, créé en 2017, elle boxait autant le sac de sable que les mots. Le poids ne désigne pas seulement un calibre physique mais aussi le défi permanent de la page, blanche de lettres. La pièce était la continuation d'une passion sportive déjà au coeur du clip de Décor, morceau de 2015 partagé avec Daan et dont la trame se jouait sur un ring de boxe. Morceau d'amour-combat, possible résumé de son itinéraire artistique.