Le Vif/L'Express : En Europe comme en Afrique, quelques leaders d'opinion assimilent le dispositif Serval déployé au Mali au énième avatar de la Françafrique. Que vous inspire ce jugement ?

› Mahamadou Issoufou : Il n'est pas fondé. Si la Françafrique signifie ces réseaux, ces complicités qui nuisent à l'intérêt des peuples, Serval lui est étranger. Jamais, aux yeux des Africains, une intervention militaire n'a été si populaire.
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› Mahamadou Issoufou : Il n'est pas fondé. Si la Françafrique signifie ces réseaux, ces complicités qui nuisent à l'intérêt des peuples, Serval lui est étranger. Jamais, aux yeux des Africains, une intervention militaire n'a été si populaire. › Voilà maintenant plus d'un demi-siècle que nous sommes indépendants. On ne peut plus passer notre temps à pleurnicher que tout est de la faute de l'autre, de la colonisation. Celle-ci nous a divisés ? C'est vrai. Mais aujourd'hui, nous avons la possibilité de nous unir. Pourquoi ne le fait-on pas ? Ce 25 mai, nous fêtons le cinquantenaire de la création de l'OUA (l'Organisation de l'unité africaine, devenue l'UA). Mais quand on en dresse le bilan, un constat s'impose : il n'y a pas eu assez d'effort dans le sens de l'intégration, qu'elle soit politique ou économique. On aurait quand même pu, en cinquante ans, mettre en place une stratégie de défense et de sécurité commune. Si nous l'avions fait, la crise malienne aurait été réglée par les Africains eux-mêmes. › L'absence de vision. Au tournant des années 1960, il y avait parmi les pères fondateurs de grands visionnaires, tel (le Ghanéen) Kwame Nkrumah, convaincus que l'Afrique devait s'unir ou périr. Hélas, ils n'ont pas été suivis. Cette carence renvoie au défaut de valeurs communes, notamment en matière de démocratie et de justice. Au temps de la guerre froide, les chefs d'Etat du continent se rangeaient dans trois ou quatre camps antagonistes. De même, les dictatures militaires ont, comme la tyrannie des partis uniques, fait régresser profondément l'Afrique. Voilà ce que l'on paie aujourd'hui. › En Europe, on dit volontiers que cette communauté est ostracisée. Ce qui ne correspond pas nécessairement à la réalité du Niger ou du Mali. En fait, sous les régimes d'exception, c'est le peuple tout entier qui se trouve marginalisé, confronté aux mêmes épreuves. Partout, le paysan manque d'eau, son enfant ne va pas à l'école et n'est pas soigné, la pénurie alimentaire guette, les infrastructures manquent. Cela posé, les rébellions que vous évoquez, fondées ou pas, appellent des réponses. Ainsi, nous avons instauré une politique de discrimination positive en faveur des populations du Nord. › La décentralisation suffit dès lors qu'il s'agit de permettre aux citoyens de prendre en main la gestion de leurs affaires à l'échelon local. Pas besoin pour ce faire d'adopter un système fédéral. Mais on ne décentralise bien qu'au sein d'un Etat solide. Gardons-nous de mettre la charrue devant les boeufs. › Méfions-nous du fétichisme des dates : l'essentiel, c'est la tenue d'élections transparentes, exemptes des germes de contentieux futurs. En Afrique, nombre de conflits récents résultent de scrutins bâclés ou truqués. › A condition que ladite force soit pourvue d'un mandat offensif. Et non pas, comme hier en RDC ou dans les Balkans, entravée par une feuille de route trop défensive. › Absolument. Un mois plus tôt, au sommet du G8, j'avais attiré l'attention sur les deux risques majeurs guettant l'échiquier libyen : la somalisation et la conquête du pouvoir par les intégristes. Hélas, ces deux dangers demeurent, et constituent une source de déstabilisation pour tout le Sahel. › Non. Mais les temps ont changé. Al-Qaeda exerce son influence partout, en Afrique comme ailleurs. Au Niger et au Nigeria prévaut pourtant un islam modéré, pacifiste, attaché aux autorités traditionnelles. On parle chez nous des " marabouts des vestibules ". Allusion à l'influence qu'ils exercent dans les antichambres des pouvoirs coutumiers. › Exact. Voilà pourquoi il faut combiner les deux approches. Sécuritaire à court terme. Tournée vers le développement à long terme. C'est ainsi que l'on fera reculer la pauvreté, terreau sur lequel prospèrent les extrémismes. › Hélas, oui. Il nous a fallu distraire des ressources substantielles des secteurs de la santé, de l'éducation ou du développement rural. › Ce secteur de l'uranium doit nous fournir davantage de revenus. Voilà pourquoi nous tenons à rééquilibrer nos partenariats, avec (le groupe français) Areva comme avec les autres. Mais ça ne s'arrête pas là. Le Niger n'est pas un pays pauvre, mais un pays mal géré. Le surcroît attendu de recettes fiscales doit être efficacement dépensé. Ce qui suppose de mettre fin à la corruption et à la fraude, et d'améliorer la gouvernance. › Les moyens de financer notre développement économique et social. J'ai lancé un programme de renaissance, qui nécessite la mobilisation de 12 milliards de dollars - soit plus de 9 milliards d'euros -, dont la moitié au plus viendra de l'aide internationale. › Dans ce cas, l'atout naturel devient une malédiction plutôt qu'un bienfait. A nous de préparer sans tarder l'après-uranium et l'après-pétrole. Donc d'investir dans l'équipement - routes, voies ferrées, énergie -, l'école, la santé, l'accès à l'eau, l'agriculture. › L'Afrique est le continent de l'avenir. La croissance nigérienne dépassera les 10 % en 2013 et au-delà. Mais elle doit être partagée, inclusive, et contribuer à bâtir une société plus égalitaire. › La démocratie, même si on ne peut la réduire à cela, ce sont d'abord les élections. La liberté pour un peuple de choisir en conscience ses dirigeants. Quelles organisations concourent à l'expression du suffrage ? Les partis politiques. Pas de démocratie sans partis. Les pays qui ont tenté de s'en passer ont échoué. Même si les instances de la société civile ont leur rôle à jouer, ce sont ces partis dotés d'une forte assise qui contribuent à stabiliser les institutions. › Voilà deux ans que je suis président, et je me demande encore par quel mécanisme germe l'idée de s'incruster au pouvoir. Comment peut-on, après une décennie aux commandes, songer à manipuler les Constitutions pour briguer un nouveau mandat ? PROPOS RECUEILLIS PAR VINCENT HUGEUX" En Afrique, nombre de conflits récents résultent de scrutins bâclés ou truqués " " Sécurité et développement : c'est ainsi que l'on fera reculer la pauvreté, terreau sur lequel prospèrent les extrémismes "