Certes, à Bamako, l'Institut français ressemble à une prison et le Musée du District est mieux gardé que le Pentagone. Voilà qui rassure les uns et inquiète les autres. On oublie pourtant vite le contexte sécuritaire lorsqu'on pénètre dans les paisibles jardins du Musée national du Mali. C'est là, au milieu de la verdure, dans une belle bâtisse aux murs ocre, que se tient l'essentiel des expositions de la Biennale, en cours jusqu'au 31 janvier.
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Certes, à Bamako, l'Institut français ressemble à une prison et le Musée du District est mieux gardé que le Pentagone. Voilà qui rassure les uns et inquiète les autres. On oublie pourtant vite le contexte sécuritaire lorsqu'on pénètre dans les paisibles jardins du Musée national du Mali. C'est là, au milieu de la verdure, dans une belle bâtisse aux murs ocre, que se tient l'essentiel des expositions de la Biennale, en cours jusqu'au 31 janvier. Depuis 1994, date de leur lancement à l'initiative de la photographe Françoise Huguier, les " Rencontres " comme on les appelle, rassemblent dans la capitale malienne le meilleur de la photographie contemporaine d'Afrique, celle-là même qui séduit depuis quelques années les collectionneurs et fait les beaux jours des galeries. Ses acteurs ont parfois moins de 30 ans, ils viennent du Caire, d'Addis-Abeba ou de Johannesburg, travaillent seuls ou en groupe, privilégient le documentaire ou la fiction mais, dans tous les cas, cadrent juste et n'hésitent jamais à poser un regard politique sur le monde qui les entoure. Le Vif/L'Express a sélectionné ses coups de coeur. On pense ici et là aux portraits kitsch de Pierre et Gilles. Mais les images fantasmagoriques du Sud-Africain Athi-Patra Ruga, lauréat des Rencontres de Bamako, sont autrement plus politiques. Sa Miss Azania, qui met en scène, dans un décor rococo, une fausse reine de beauté entourée d'un déluge d'oeillets et de tulipes, en témoigne. En langue bantoue, l'Azanie est l'autre nom que les militants anti-apartheid des années 1960 donnaient à l'Afrique du Sud dont l'appellation, héritée des colonies anglaises, fait toujours débat. Artiste protéiforme, auteur de performances et de créations textiles débridées, Athi-Patra Ruga, qui a étudié la mode à Johannesburg et exposé à la Biennale de Venise en 2013, est bien la nouvelle figure montante en vue. A Brazzaville, près de 40 % de la population n'a pas accès à l'électricité. Une situation qui a inspiré Les Fantômes des corniches au Congolais Baudouin Mouanda, passé un temps par l'école le " 75 " à Bruxelles. Pas de dénonciation ni de revendications outragées pour autant. Habitué de la foire londonienne " 1 : 54 " consacrée à l'art africain contemporain, le photographe se penche sans misérabilisme sur les étudiant(e)s de sa ville qui peuplent les abords bitumés du fleuve Congo à la nuit tombée. Le but de ces âmes errantes ? Trouver le calme et la lumière auprès des éclairages publics pour réviser les cours du lendemain. Contrastes maximum, visions proches de la rêverie : Mouanda, membre du collectif Génération Elili et Afrique in Visu, à qui l'on doit un reportage lumineux sur les rois de la sape à Brazzaville paru il y a quelques années, offre une parenthèse méditative dans le chaos urbain. La 3D a la cote et pas seulement au cinéma. Le nombre de photographies tissées, tressées et soumises à d'autres procédés de mise en relief abondent dans les foires d'art contemporain. Accrochés au Musée national du Mali, les petits tirages de Joana Choumali sont un mixte entre photographie et broderie. Sa série s'appelle Ça va aller, une expression couramment utilisée en Côte-d'Ivoire qui témoigne, dit-elle, de l'optimisme des habitants. En 2016, juste après les attentats djihadistes de Grand-Bassam près d'Abidjan qui ont fait 19 morts, l'Ivoirienne se rend sur place et capture avec son iPhone 3 les silhouettes de la station balnéaire et les paysages endeuillés. C'est après coup qu'elle a l'idée de coudre par-dessus ses images des fils de couleur, des phylactères de tissus qui maintiennent le réel à distance. Une manière, aussi, de réparer une blessure, explique l'artiste qui ne cache pas la dimension cathartique de son projet. Les artistes invités à Bamako le rappelaient lors des multiples tables rondes de la Biennale : il y a des pays où il ne fait pas bon être photographe. A moins de servir la propagande, le simple fait d'appuyer sur le déclencheur peut vous valoir des ennuis, surtout lorsqu'on se met en tête d'opérer dans un lieu public. Le régime du président égyptien Al-Sissi qui n'est pas un modèle en matière de libertés individuelles, aurait-il par exemple incité le collectif Cairo Bats à réaliser sa série Act I : The Roof à l'abri des regards, sur le sommet des immeubles du Caire ? " Sur les toits, nous pouvions nous concentrer sur les images à faire plutôt que de gérer les difficultés que nous rencontrions lorsque nous tentions de prendre des photos dans la rue, mais ce n'est pas la seule raison ", expliquait récemment à la presse nationale Nadia Mounir, l'une des six femmes " chauve-souris " à composer le collectif. Perchées en hauteur, ses artistes se mettent librement en scène dans une veine ouvertement théâtrale. Elles jouent avec les éléments trouvés sur place pour concevoir leurs compositions, comme pour cet autoportrait de groupe, où les membres de la troupe, habillées tout en noir, dissimulent leur visage derrière une forêt d'antennes paraboliques. Cairo Bats, ou l'art d'être activiste sans en avoir l'air... On ne compte plus les photographes sud-africains présents à la Biennale de Bamako. Rien d'étonnant à cela, puisque Johannesburg et Le Cap (où a été récemment inauguré le MoCAA, le Museum of Contemporary Art Africa) sont depuis longtemps les épicentres de l'art contemporain en Afrique. Parmi les nouveaux venus, il y a Musa N. Nxumalo, 31 ans. Il capture comme personne l'énergie de la jeunesse de Jobourg, entre virées nocturnes, décibels et sensualité adolescente. Ce n'est pas pour rien qu'on le compare parfois à Larry Clark. Adepte du noir et blanc, Nxumalo, qui est soutenu par la prestigieuse maison d'édition Aperture, a grandi à Soweto mais refuse tout net d'être identifié à la banlieue pauvre de son enfance. " La glorification du ghetto et la "romancisation" de la vie du township sont deux éléments de notre culture qui nous empêchent d'avancer ", confiait-il en 2015 au magazine Contemporary and. Et ne lui dites surtout pas qu'il est le photographe le plus " cool " de sa génération, sous prétexte que ses modèles portent des piercings et des pantalons taille basse : c'est le genre d'étiquette qu'il déteste par-dessus tout. Biberonné aux réseaux sociaux, Girma Berta, né en 1990, est un jeune homme de son époque. Bien avant de séduire les galeristes de Londres, il s'est fait connaître grâce à Instagram. Sa série Moving Images, inaugurée en 2014, lui a valu le prix Getting Images. Cette suite d'instantanés sur les gens sans grades (vendeurs, artisans) pris avec un smartphone dans les rues d'Addis-Abeba ne serait qu'un banal reportage si Girma Berta n'avait eu l'idée d'isoler ensuite ses silhouettes sur un fond carré uni de couleur créé numériquement. Seules les ombres projetées de ses personnages les relient aux aplats ocre, vert bouteille ou bleu nuit. Une technique proche du design graphique, intégralement réalisée avec des applications pour téléphone mobile. Bref, un mode opératoire 100 % low cost qui, pour l'artiste éthiopien, tient autant de l'art de la débrouille que de la démarche esthétique.