Le 29 janvier dernier, Carl Norac (Mons, 1960) accédait au titre de Poète national belge pour une durée de deux ans (lire aussi le Vif/L'Express du 30 janvier). Symbolique plutôt qu'officielle, cette fonction s'envisage avant tout comme un " projet valorisant les échanges littéraires et culturels entre les trois communautés linguistiques de notre pays ". Elle est assortie d'une mission précise : " écrire au moins 12 poèmes (6 par an) sur des thématiques liées à l'actualité ou à l'histoire de notre pays et/ou de la société ". En l'acceptant, ce prolifique auteur traduit en 48 langues, qui a récemment fait paraître Journal de gestes (1), ne suspectait rien de l'immensité de la tâche qui l'attendait. Il est vrai que, fin janvier, la pandémie de Covid-19 n'était encore qu'une menace vague à laquelle échapperait la puissante Europe. Deux mois et demi plus tard, force est de constater que l'édifice vacille, que des mains implorent. Quel rôle pour le poète en ces temps troublés ? Aurait-on posé cette question à Carl Norac quelques années auparavant que la réponse aurait été différente. " J'ai d'abord été cet écrivain voyageur vivant sur les chemins, un poète qui essaie de "mettre sa nuit sur la table", comme l'a écrit Jean Cocteau. Ma démarche était personnelle, je ne me souciais pas des problèmes du monde, je n'avais pas de message à faire passer ", explique-t-il par téléphone.
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Le 29 janvier dernier, Carl Norac (Mons, 1960) accédait au titre de Poète national belge pour une durée de deux ans (lire aussi le Vif/L'Express du 30 janvier). Symbolique plutôt qu'officielle, cette fonction s'envisage avant tout comme un " projet valorisant les échanges littéraires et culturels entre les trois communautés linguistiques de notre pays ". Elle est assortie d'une mission précise : " écrire au moins 12 poèmes (6 par an) sur des thématiques liées à l'actualité ou à l'histoire de notre pays et/ou de la société ". En l'acceptant, ce prolifique auteur traduit en 48 langues, qui a récemment fait paraître Journal de gestes (1), ne suspectait rien de l'immensité de la tâche qui l'attendait. Il est vrai que, fin janvier, la pandémie de Covid-19 n'était encore qu'une menace vague à laquelle échapperait la puissante Europe. Deux mois et demi plus tard, force est de constater que l'édifice vacille, que des mains implorent. Quel rôle pour le poète en ces temps troublés ? Aurait-on posé cette question à Carl Norac quelques années auparavant que la réponse aurait été différente. " J'ai d'abord été cet écrivain voyageur vivant sur les chemins, un poète qui essaie de "mettre sa nuit sur la table", comme l'a écrit Jean Cocteau. Ma démarche était personnelle, je ne me souciais pas des problèmes du monde, je n'avais pas de message à faire passer ", explique-t-il par téléphone. Depuis, celui qui a été enseignant avant de vivre de sa plume a fait " sa métamorphose ". Deux raisons à cela. La première découle d'échanges réguliers avec les enseignants. " Les professeurs me disent leur difficulté d'aborder avec leurs élèves des sujets sensibles, comme par exemple les attentats. Ils n'ont rien sous la main... Je comprends ce désarroi. La poésie peut s'avérer un moyen utile pour convoquer l'indicible ", détaille avec humilité l'auteur du Livre des beautés minuscules. L'autre motif de ce virage à 180° résulte de ses contacts fréquents avec des enfants dans le cadre de ses activités d'auteur de littérature jeunesse. " En les voyant et en observant le monde comme il vacille, je ne peux m'empêcher de penser aux scientifiques qui sont convaincus qu'il s'agit de la dernière génération qui soit encore capable de sauver le monde. Dans ce contexte, je me dois de leur faire passer un essage, au moins d'essayer. " La conversion de Carl Norac ne relève pas du reniement. " Bien sûr, la poésie peut et doit exprimer des sentiments personnels. De la même façon, il est heureux qu'elle draine de la contemplation dans son sillage. Je dis simplement qu'il ne faut pas pour autant oublier que sa racine grecque évoque le "faire". Il y a deux circonstances qui font que les peuples sollicitent les versificateurs : la révolte et le réenchantement du monde. " Signe de ce nouvel activisme, depuis qu'il est Poète national belge, Carl Norac n'a eu de cesse de nouer les mots aux choses. On pense à son hyperactivité en matière de traduction vers les différentes langues nationales, afin que " nous cessions d'être dans l'ignorance les uns des autres ". Mais il y a aussi ce projet encore à venir d'embarquer les poètes du nord et du sud du pays sur une longue croisière fluviale. " Remonter la Belgique par les veines que sont les fleuves en nous laissant porter par la volupté de la lenteur me semble idéal pour apprendre à nous connaître. " Autant de projets aujourd'hui à l'arrêt en raison de la crise du coronavirus. C'est donc ici et maintenant que l'intéressé veut prouver son engagement. Il vient de le faire en lançant Fleurs de funérailles, une initiative qui rencontre un écho retentissant. " Cette idée me trottait dans la tête depuis longtemps, confie Carl Norac. C'est aux Pays-Bas que je l'ai rencontrée. Là-bas, des poètes adressent aux défunts sans famille, ni amis, quelques mots pour les accompagner lors de leur enterrement. Cela a été transposé en Flandre mais hélas pas en Wallonie. Ce projet a brutalement refait surface lorsqu'un ami, en Italie, m'a livré le récit apocalyptique, en lien avec la pandémie actuelle, d'enterrements sans cortège, de corps déplacés d'un cimetière à un autre. " Si la situation est moins dramatique en Belgique, il n'en reste pas moins que tout le rituel est bouleversé. " Les choses se déroulent de manière très brutale. Lorsqu'un proche est touché, vous ne pouvez pas le voir à l'hôpital. S'il décède, c'est la même chose. On assiste à la crémation sans l'avoir revu et, in fine, vous vous retrouvez avec une urne entre les mains. Ajoutez à cela que les gens ne peuvent pas se prendre dans les bras et vous aurez une idée du vide abyssal, de la déshumanisation qui se crée en ce moment. " Face à cette urgence, à cet incommensurable silence, Carl Norac convoque cette forme première de poésie qui est l'épitaphe. " Quelques mots adressés aux défunts, un genre que l'on appelle aussi le "tombeau" ou la "consola- tion", une manière de retourner aux sources de l'histoire de la poésie. Il est intéressant de constater que certains de ces textes gravés sur des pierres ont été parfois les uniques traces d'une langue oubliée, c'est dire s'ils sont porteurs de pérennité. " Pour ne pas laisser ses concitoyens seuls face au deuil et au chagrin, celui qui est désormais installé à Ostende active son réseau. Trois journées, à raison de 15 heures de téléphone par jour, lui suffisent pour mobiliser " 80 parmi les plus grands poètes du pays ". Carl Norac n'a essuyé aucun refus, tous s'engagent à trouver les mots pour le dire, quelle que soit la chapelle ou la génération à laquelle ils appartiennent, qu'il s'agisse de Colette Nys-Mazure (1939), Ruth Lasters (1979) ou encore de Maud Joiret (1986). " Soit les familles puisent dans les poèmes funéraires généraux que nous mettons à disposition sur le site, soit elles souhaitent un texte personnalisé. Elles doivent alors en passer par des associations (NDLR : la Maison de la poésie de Namur pour la Wallonie ; Midis de la poésie à Bruxelles ; ou encore Vonk & Zonen en Flandre) afin qu'un contact puisse être établi entre le poète et les personnes en deuil. " Les différentes sollicitations auxquelles les écrivains ont dû faire face disent le large spectre du malheur. " Cela va d'un monsieur de 86 ans à un enfant de 8 ans décédé des suites d'une chute alors qu'il était en confinement à la maison... On n'a pas encore pris toute la mesure des malheurs collatéraux qu'engendre cette situation. " C'est avec beaucoup de modestie que les poètes quittent leur tour d'ivoire. " A aucun moment nous n'oserions nous comparer à ceux qui affrontent la pandémie sur le terrain. Nous nous contentons de constater avec humilité la reconnaissance que nous témoignent les familles. Elles s'étonnent que l'on prenne leur désarroi en compte, que l'on accompagne une solitude qui va bien au-delà du deuil. Ce qui nous motive, c'est cette impression de faire du bien. Dans un enterrement habituel, il y a souvent une minute de silence au milieu des discours, ici, à l'inverse, nous pensons à une minute de paroles poétiques au milieu d'un silence parfois assourdissant. " (2)