Le quartier de Hodimont, à Verviers, ce n'est pas l'Afghanistan. Mais des talibans au petit pied, influencés par la mosquée salafiste de la rue des Fabriques, tentent d'y faire régner leur loi. Pour s'être rebellée contre l'asservissement familial et un mariage forcé avec un cousin marocain, Karima, 33 ans, a gagné le droit d'être elle-même (1). Un sacré bout de femme ! On la dit favorite, le 26 mars prochain, pour le titre de Femme de l'année décerné par le Conseil des femmes francophones de Belgique. Elle figure parmi les cinq nominées. Son énergie, sa simplicité et son franc-parler ont fait voler en éclats toutes les barrières. A un militant associatif qui se proposait d'ouvrir au Maroc une antenne de son ASBL Insoumise et dévoilée - mais sans " dévoilée " -, elle a opposé un non catégorique. Le militant a ri et a accepté le mot qui chiffonne.
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Le quartier de Hodimont, à Verviers, ce n'est pas l'Afghanistan. Mais des talibans au petit pied, influencés par la mosquée salafiste de la rue des Fabriques, tentent d'y faire régner leur loi. Pour s'être rebellée contre l'asservissement familial et un mariage forcé avec un cousin marocain, Karima, 33 ans, a gagné le droit d'être elle-même (1). Un sacré bout de femme ! On la dit favorite, le 26 mars prochain, pour le titre de Femme de l'année décerné par le Conseil des femmes francophones de Belgique. Elle figure parmi les cinq nominées. Son énergie, sa simplicité et son franc-parler ont fait voler en éclats toutes les barrières. A un militant associatif qui se proposait d'ouvrir au Maroc une antenne de son ASBL Insoumise et dévoilée - mais sans " dévoilée " -, elle a opposé un non catégorique. Le militant a ri et a accepté le mot qui chiffonne. Insoumise et dévoilée (réédité chez Luc Pire), c'est plus qu'un mot d'ordre : un fétiche. Un tout mince ouvrage paru le 10 mars 2008 aux éditions Azimuts. Annoncé dans les médias qui en publiaient de larges extraits, il a déclenché une telle campagne d'insultes et de menaces sur Internet que sa publicité était faite. La famille de Karima a cherché à le faire interdire. Les prénoms avaient pourtant été modifiés et l'auteur n'utilisait pas son patronyme. Mais, dans une ville comme Verviers (54 500 habitants), les B. et la communauté marocaine se seraient bien passés d'un tel tapage médiatique. Très courageusement, le tribunal correctionnel a passé outre à leurs objections. Depuis, Insoumise et dévoilée vit sa vie dans les librairies et au travers des conférences que Karima donne en Belgique et en France. Son prochain livre, La burka a pourri ma vie (à paraître également chez Luc Pire, en septembre prochain), est le témoignage d'une autre Marocaine obligée de porter le voile intégral à cause d'un mari belgo-marocain. Elle a déjà imaginé un troisième opus consacré à l'homosexualité, qui évoque l'anathème musulman à l'égard des gays : " Si tu es homo, tu n'es pas musulman. " Un quatrième, aussi, s'ébauche : Les 5 piliers des droits de l'homme, un aide-mémoire à destination des jeunes, sur les différences entre les filles et les garçons, l'homosexualité, le mariage forcé, le voile, le respect des autres. Karima écrit sans l'ombre d'un ressentiment, mais pour dire les choses. Efficacité garantie. Que de chemin parcouru depuis ce samedi 1er mars 2008 où Le Vif/L'Express la découvrait dans son appartement gardé par la police, sur ordre de la procureure du roi de Verviers, Christine Wilwerth. La jeune femme surveillait le petit déjeuner de ses quatre bambins, avec le père de ceux-ci, plus âgé, un Marocain de Casablanca, dont elle a décrit la bienveillance dans Insoumise et dévoilée. " Dites bien que je n'ai pas peur ", insistait-elle, hier, après avoir raconté sa vie, son besoin de se libérer par l'écrit et de découvrir le secret de son éloignement familial. Une histoire dure. Entre 3 et 6 ans, elle grandit dans un home anversois où ses parents, trop occupés à travailler et à élever d'autres enfants, l'avaient placée, avec l'une de ses s£urs, pour " raisons socio-économiques ". De retour au bercail, ce n'est pas la joie. Les petites filles sont considérées comme les servantes de leur mère ou de la s£ur aînée. Le père fait régner sa loi de fer depuis que, retiré du marché du travail pour cause de handicap, il passe ses journées à la mosquée. Très engagée dans le combat pour l'intégration des enfants immigrés, l'école primaire de la Providence, après l'avoir interdit, finit par accepter le voile pour les élèves musulmanes. Eternel dilemme : l'interdire et rejeter les enfants, le tolérer et participer à l'oppression. Tôt le matin et tard le soir, les fillettes et les garçons de la fratrie passent de longues heures à la mosquée. A l'adolescence, Karima, élève turbulente, couverte par un certificat médical de longue durée (un an), est retirée de l'école pour aider sa mère. " La femme médecin qui a signé ce certificat de complaisance ne voyait que l'intérêt de ma mère. Elle s'est rendu compte de son erreur et, maintenant, elle est membre de mon ASBL ", se réjouit la jeune femme. Karima n'a pas peur, pour la bonne cause, de la provocation. En octobre 2008, elle sélectionne au hasard, sur Internet, dix médecins répartis sur le territoire verviétois. Elle se présente au téléphone comme musulmane et leur demande un certificat dispensant sa fille de 8 ans des cours de gym et de natation jusqu'en juin 2009. Sept tombent dans le piège. Un certificat lui est envoyé par la poste ; les 6 autres lui sont remis, à leur cabinet, par des médecins qui n'ont pas demandé à examiner la fillette ni, du reste, à se faire payer. L'un des trois refus émanait d'un médecin d'origine marocaine, qui lui a répondu que le sport était bon pour la santé. Un pavé dans la mare des notables ! Ceux qu'elle n'indispose pas par ses méthodes " rentre-dedans " ont plutôt tendance à marcher avec elle. L'échevine de l'Egalité des chances de Verviers, Michelle Dupuis (PS), a l'habitude des situations familiales alourdies par les traditions patriarcales du Maroc : " Karima dénonce une inégalité hommes/femmes qu'on ne peut pas accepter, même si elle a été, il y a plusieurs générations, notre lot en Belgique. Son mérite est d'avoir donné un grand coup de pied dans la fourmilière. Cela aidera peut-être d'autres femmes à ne pas se laisser faire. Voilà pourquoi je la soutiens. " " Le déclic a été immédiat ", confie Jean-François Istasse, échevin des Affaires culturelles de Verviers et président du parlement de la Communauté française (PS). Grâce à son feeling, le PS dispose d'une protégée encore brute de décoffrage, mais proche des couches les plus humbles de son électorat. Une battante d' " en bas ", sans diplôme, mais à qui on ne la fait pas. Ce vendredi 19 février, le socialiste la reçoit dans son bureau cosy de la place du Marché. Karima est accompagnée d'une jeune femme qui se sent menacée par son ex et qu'elle a hébergée pour la nuit. Urgence sociale. Elle fait le point des activités de son ASBL. " Avec Internet et surtout Facebook, les gens prennent contact et m'encouragent. Un père marocain filmé par webcam a dicté à sa fille : "Comme les boxeurs, ne baisse jamais les bras, sinon tu es KO." Je n'arrête pas de recevoir des demandes d'aide. Il faudrait un numéro vert... " Le parlementaire saisit la balle au bond : " Pourquoi pas le numéro Insoumise et dévoilée ? Mais c'est lourd, il faut des gens compétents, une permanence 24 heures sur 24. " Elle rétorque, sûre d'elle : " Dans toutes les villes, des avocats se proposent. "Dans les écoles, Karima a aussi la magic touch avec les garçons, même les plus agressifs a priori. " Lorsque je leur explique que je suis musulmane et que je ne critique pas l'islam, ils sont rassurés. " N'empêche : deux directions d'école verviétoises ont préféré que des conférences avec la jeune femme se tiennent, certes, pendant les heures de cours, mais à l'extérieur de leurs établissements. La crainte du grabuge... Bonne fille, Karima a accepté une fois, mais pas deux. Sur place, la situation évolue. Ainsi, la mosquée Assahaba, située également dans le quartier de Hodimont et étiquetée Frères musulmans, a joué les Casques bleus dans la communauté musulmane, après le scandale de Insoumise et dévoilée. Elle a consacré l'un des prêches du vendredi aux mariages forcés et à la condition difficile des filles et des femmes. Il serait donc mal vu qu'il arrive quelque chose à Karima... Verviers, une ville moyenne, bien " réseautée ", où les associations, les cultes et les politiques se parlent, la protège donc. Mais Karima y est si populaire qu'elle n'y circule plus qu'en voiture. Le " Je n'ai pas peur " d'hier est devenu " Rien ne m'arrêtera " aujourd'hui. (1) Le 6 mars, à 20 h 45, la Une diffuse un reportage de Agnès Lejeune, dans Devoir d'enquête, sur les destins croisés de Karima et de Sadia, jeune Belgo-Marocaine tuée par son frère, alors qu'elle cherchait à échapper à un mariage arrangé. Marie-Cécile Royen