Je veux voir un arbre. " De sa chambre d'hôpital, il n'aperçoit que la flèche de l'Hôtel de Ville de Bruxelles, dépassant des toits. Maigre consolation. Monsieur C., 53 ans, est roumain. Il porte son histoire personnelle comme une croix. Ses parents, des intellectuels, ont été déportés en Union soviétique dans les années 1950. Aujourd'hui, il n'a plus de famille. En Belgique depuis quatorze ans, sans papiers, il travaillait au noir dans l'hôtellerie. Jusqu'à ce qu'il soit victime d'un accident vasculaire cérébral qui le laisse hémiplégique. En revalidation à la clinique César De Paepe, il occupe une chambre du service depuis... un an et demi. Pourquoi autant de temps ?
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Je veux voir un arbre. " De sa chambre d'hôpital, il n'aperçoit que la flèche de l'Hôtel de Ville de Bruxelles, dépassant des toits. Maigre consolation. Monsieur C., 53 ans, est roumain. Il porte son histoire personnelle comme une croix. Ses parents, des intellectuels, ont été déportés en Union soviétique dans les années 1950. Aujourd'hui, il n'a plus de famille. En Belgique depuis quatorze ans, sans papiers, il travaillait au noir dans l'hôtellerie. Jusqu'à ce qu'il soit victime d'un accident vasculaire cérébral qui le laisse hémiplégique. En revalidation à la clinique César De Paepe, il occupe une chambre du service depuis... un an et demi. Pourquoi autant de temps ? " Tout simplement parce qu'il n'a pas de papiers, répond Begonia Cainas, du service social de l'hôpital Saint-Pierre, dont dépend César De Paepe. Un patient classique s'en va au bout de six mois au maximum : soit il retourne chez lui avec un appareillage et une aide à domicile, s'il a de la famille pour s'occuper de lui, soit il est placé dans un home adapté où il pourra profiter d'une vie plus normale qu'en hôpital. Avec les patients qui sont en séjour illégal, c'est beaucoup plus compliqué. "En effet, certains n'ont pas de domicile ou pas de proches. D'autres sont les seuls à pourvoir à la subsistance de leur famille. De toute façon, aucun sans-papiers n'a droit à une prise en charge par une maison de repos adaptée ni même à une paire de béquilles, après son hospitalisation. Impossible de mettre à la rue ces patients qui, suite à des accidents vasculaires cérébraux, à des accidents de roulage ou de travail ou à la maladie de Parkinson, souffrent de séquelles graves : paralysie, perte de la parole, troubles de la déglutition, membre amputé, difficultés respiratoires, cognitives, etc. Le problème n'est pas nouveau, mais il prend de plus en plus d'ampleur dans les hôpitaux publics de la région bruxelloise. A César De Paepe, sur les 56 lits de revalidation, 8 sont occupés par de tels cas désespérés. Soit 20 % du total. Un Moldave aphasique est là depuis près de... trois ans ! Une journée en unité de revalidation coûte au minimum 700 euros par patient, sans compter les médicaments et les appareils particuliers, alors qu'en maison de repos cela revient à une trentaine d'euros. Surtout, les lits de revalidation sont rares et prisés. César De Paepe doit refuser, en moyenne, une bonne dizaine de patients chaque mois. Les frais médicaux sont pris en charge par l'Etat, au nom de l'aide médicale urgente. Mais ce sont les services sociaux des hôpitaux qui s'occupent de trouver une solution pour ces patients de longue durée. " Dans la plupart des cas, nous introduisons une demande de régularisation à titre humanitaire sur la base de l'article 9ter de la loi, explique Begonia Cainas. Pour cela, il faut établir que les patients ne peuvent rentrer dans leur pays d'origine ou qu'ils ne pourront y bénéficier des mêmes soins. " Une procédure extrêmement longue si l'on en juge la durée des séjours des patients. Les factures des hôpitaux, concernant les sans-papiers, ne sont pas toujours acceptées par les inspecteurs du ministère de l'Intégration sociale. " Nous devons nous débrouiller, regrette Yvan Mayeur, président du CPAS de Bruxelles. Chaque année, nous provisionnons 600 000 euros dans le budget pour gérer ces situations. " Outre le caractère kafkaïen de cette conjoncture, le prix humain à payer par les patients est très lourd. Malgré les attentions du personnel soignant, certains parlent régulièrement de se suicider. Thierry Denoël