Quel rapport entre l'actuelle machine industrielle Hallyday, le bulldozer sexagénaire qui boucle pendant quelques mois encore son ultime - paraît-il - tournée de concerts, et le chanteur saisi entre 1970 et 1984 ? D'abord, l'impression que pendant le laps de temps qui nous sépare de cette période-là, le show Hallyday s'est gonflé jusqu'à l'anormalité, la mégatrophie suprême.
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Quel rapport entre l'actuelle machine industrielle Hallyday, le bulldozer sexagénaire qui boucle pendant quelques mois encore son ultime - paraît-il - tournée de concerts, et le chanteur saisi entre 1970 et 1984 ? D'abord, l'impression que pendant le laps de temps qui nous sépare de cette période-là, le show Hallyday s'est gonflé jusqu'à l'anormalité, la mégatrophie suprême. Notez bien que tout est planté dès les seventies : les orchestres pléthoriques, le mélange de mélo, de supplications et de rage, la grandeur et la décadence mariées dans une infernale union. La différence est ailleurs : Hallyday est non seulement (beaucoup) plus jeune, mais bien plus direct dans ses interviews, moins protégé par l'armada de communication actuelle, plus émouvant. Sa voix et son visage ne portent pas encore les séquelles de milliers de nuits nicotinées, alcoolisées, sur la corde raide du succès, même s'il en a déjà goûté les excès manifestes, déprime et tentative de suicide comprises. Ces trois DVD, en grande partie constitués de passages à la télévision française, servent aussi d'histoire du petit écran sous, grosso modo, Pompidou et Giscard. C'est plus spontané, moins grandiloquent et ce, malgré la débauche de pantalons pattes d'eph', de paillettes et de kitsch. Vision aujourd'hui inimaginable, on peut allègrement fumer sur les plateaux. Johnny, maniaque tabagique, ne s'en prive pas, la cigarette formant occasionnellement un mur-mirage derrière lequel ses deux yeux laser dévisagent l'interlocuteur avec une fausse candeur troublante. Ajoutez-y un sourire authentiquement carnassier et vous tenez là une possible définition du charme. Parmi les curiosités rares, un bouleversant Poème sur la 7e de Ludwig van (1970), un duo avec Ornella Mutti daté de 1977 ( Il neige sur Nashville), ou encore ce plateau avec Guy Béart, où Johnny improvise à la guitare les chansons qui passent (1971). On a sans doute oublié qu'au début des années 1970 la vedette a été brièvement interdite de concert en Belgique pour " avoir montré la partie la plus charnue de son individu ". C'est l'une des choses dites (pas montrées...) dans la pièce d'envergure de ce box, l' A bout portant conduit en 1974 par Michel Lancelot. Soit cinquante et une minutes tournées en Belgique, à Forest-National mais aussi en concert à Courtrai (...), parsemées d'interviews qui sont quand même très loin du Johnny d'aujourd'hui, souvent réduit à un rôle proche de sa marionnette parodique de Canal +. Ici, il baisse la garde et répond aux multiples questions directes de Lancelot sur le sexe, le suicide ou le succès, avec un bel instinct. Dans le reportage tourné en 16 mm, il y a aussi l'un ou l'autre moment musical d'anthologie, comme ce Prends ma vie où Hallyday, complètement propriétaire de sa voix, met à genoux public et chanson dans une même émotion brûlante. Et puis, rétrospectivement, on mesure l'ironie d'entendre Lancelot dire à Johnny, alors âgé de 31 ans : " A 45 ans, tu ne pourras pas faire ce que tu fais sur scène actuellement ! " Pour la (mauvaise) petite histoire, on notera que le rocker belgo-français est bien (sur)vivant alors que le journaliste questionneur est mort d'une précoce crise cardiaque à l'âge de 46 ans... Box trois DVD Volume 2- Les années 1970/1984, et double CD - Les nos 1 de Johnny Hallyday, chez Universal. En concert supplémentaire le 3 octobre à Forest-National.PHILIPPE CORNET