Le Pen est en nage. Il fait chaud, dans cette salle de réception d'hôtel. Bien trop chaud pour supporter ce col roulé moulant, cette laine collante. D'autant que combiner discours micro en main et déambulation à travers les tables où dînent les militants, lorsque l'on appartient depuis quatre ans à la famille des octogénaires, donne d'irrépressibles sueurs. Nous sommes le 28 février 2013, 23 heures ne tarderont pas à sonner, et Jean-Marie Le Pen conclut son tour de chant : " Le jour où le chaperon donnera le signal, il sera temps d'aller rejoindre, là-haut, ceux qui nous attendent le coeur ouvert. " Vertige. Que penser d'une carrière politique qui se terminerait là, maintenant, au rez-de-chaussée indifférencié d'un Holiday Inn de l'agglomération nîmoise, quelques minutes après avoir dénoncé le regroupement familial des immigrés initié par Giscard et Chirac, quatre décennies en arrière ?
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Le Pen est en nage. Il fait chaud, dans cette salle de réception d'hôtel. Bien trop chaud pour supporter ce col roulé moulant, cette laine collante. D'autant que combiner discours micro en main et déambulation à travers les tables où dînent les militants, lorsque l'on appartient depuis quatre ans à la famille des octogénaires, donne d'irrépressibles sueurs. Nous sommes le 28 février 2013, 23 heures ne tarderont pas à sonner, et Jean-Marie Le Pen conclut son tour de chant : " Le jour où le chaperon donnera le signal, il sera temps d'aller rejoindre, là-haut, ceux qui nous attendent le coeur ouvert. " Vertige. Que penser d'une carrière politique qui se terminerait là, maintenant, au rez-de-chaussée indifférencié d'un Holiday Inn de l'agglomération nîmoise, quelques minutes après avoir dénoncé le regroupement familial des immigrés initié par Giscard et Chirac, quatre décennies en arrière ? " Méfiez-vous des paires de chaussons, c'est ça qui vous tue ", a prévenu, plus tôt, l'homme de spectacle. Molière aussi voulut mourir sur les tréteaux du Palais-Royal. Mais à quoi bon terminer en jouant, si c'est pour le faire sur la scène étriquée d'un café-théâtre de province française ? Avant de se refermer, la légende Le Pen nécessite d'être écrite pour être complète. A ce stade, ultime, de sa vie politique, seul le personnage principal doit se confondre avec l'auteur. L'intéressé en a pris conscience, et, après maints reports, l'année 2013 devrait être celle de la rédaction de ses Mémoires. Pourquoi tant de temps ? Depuis toujours, l'homme d'action peine à se faire écrivain : " J'ai pris peu de notes dans ma vie. Je n'ai pas de journal intime. Pas de répertoire. Dans mes carnets, tout juste est-il marqué : "Congrès. Rouen." Je suis un Celte : l'oralité compte énormément. " Un habitus que seul l'océan Pacifique sera parvenu à infléchir. En 1975, dans la cabine d'un voilier ondulé par la houle, en compagnie de Pierrette, la mère de ses filles, le tribun a pris la plume. " Je me suis ennuyé deux mois et demi sans voir un oiseau, ni un avion, ni un poisson, ni un bateau, alors j'ai écrit ma vie. " Jusqu'à la guerre d'Algérie. Depuis le 15 janvier, une de ses amies intimes et politiques, Marie-Christine Arnautu, s'attelle trois jours par semaine à retranscrire ce texte manuscrit de 200 pages. Avec, parfois, " les larmes aux yeux ", quand la prose sans faute d'orthographe ni rature bascule dans l'introspectif. Un travail qui s'achèvera ces jours-ci, première étape d'un livre dont le destin s'apparente à une succession de fausses couches. Ouvrant les fenêtres du salon de la villa de Montretout, afin de le libérer d'un épais nuage de fumée de cigarette, la députée et petite-fille Marion Maréchal s'était récemment montrée incrédule : " Mon grand-père va livrer ses Mémoires ? Il faut être optimiste pour y croire... " Lui jure désormais que le moment est venu. Dût-il opérer par césarienne. Aujourd'hui ne subsistent que les dernières interrogations méthodologiques : " Je ne sais pas encore comment je vais procéder. Est-ce que j'écris à la main, ce qui est assez lent et exigeant ? D'un autre côté, le discours parlé n'est pas le langage écrit. L'essentiel, c'est de raconter. Ce qui intéresse les gens, ce sont les anecdotes. J'ai suffisamment parlé pour que beaucoup d'anecdotes de ma vie soient connues, mais elles ne le sont pas toutes. Par conséquent, je crois que cela aura un certain intérêt. Si on a le temps, on le raconte d'une manière esthétiquement valable. C'est un dilemme. Mais je n'ai pas cette ambition-là. Je suis le boeuf qui creuse le sillon et qui ne connaît pas le goût du pain qui sera cuit avec le blé semé dans la terre qu'il façonne. " Un animal de labour qui aura besoin d'un paysan pour le guider. Le Pen le cherche : " Je ne souhaite pas avoir recours à un nègre, mais j'ai envie et besoin de gens qui me suscitent. C'est la qualité des questions et des relances qui fait la qualité du dire. J'ai eu plusieurs propositions de ce type, de personnes tout à fait capables. Je n'ai pas encore donné ma réponse. Ça va venir. J'espère que ça va venir avant que je m'en aille. " Le profil ? " Ce serait tout de même le profil journaliste. Ça colle mieux au terrain. " Un de ses amis évoque la plume de gauche Jean Lacouture. Un autre, Pierre Péan, dont le dernier livre (Le Pen, une histoire française, avec Philippe Cohen, Robert Laffont) a déçu l'intéressé. " Je n'écrirai jamais mes Mémoires, car tous ceux qui le font sont des faussaires. " Ainsi parlait le socialiste Guy Mollet - qui s'y connaissait en falsification politique. Jusqu'où le fondateur du Front national poussera-t-il la logique, lui qui voudrait tellement convaincre que l'homme réel se différencie de l'homme décrit, de l'homme haï ? " Je ne suis plus chef de parti, et je n'aurais pas pu les écrire dans l'exercice de mes fonctions, assure le vieux lion. Le chef est tenu à un certain secret. Dans des Mémoires, on doit s'efforcer d'être au plus près de la réalité. " Peu bavarde sur le sujet, sa fille cadette, Yann, concède espérer une chose : " Je n'attends rien d'autre que la vérité. Et que cette vérité soit imprimée. " Pour dépasser ce qui a déjà été produit : récits de bonne ou de mauvaise facture, à charge ou hagiographiques. Et pour envisager la vie politique éternelle. " Je m'appelle Le Pen, ce qui, en breton, veut dire le chef. L'idée de mes Mémoires, c'est d'expliquer comment on devient ce qu'on est ", explique le Breton. Pour mourir l'âme légère, serait-on tenté de poursuivre. Ecrire sa vie, donc l'achever : " Les Mémoires, c'est un testament. On meurt le lendemain ", dit l'ancien ministre de François Mitterrand Roland Dumas, pour expliquer la réticence du leader d'extrême droite à se saisir de son stylo. " Quand mon heure viendra, je répondrai à l'appel, réplique le mis en cause. Je ressens, comme tout le monde, la tragédie humaine qui consiste à passer si peu de temps sur la Terre. Et je sais que les plus belles femmes, les plus grands capitaines, cinq jours après leur décès, pourrissent. " Comment s'élever quand le poids du rejet vous alourdit tant ? Jean-Marie Le Pen ne répond pas. Il chante. " Libera me Domine... " Libère-moi, Seigneur, de la mort éternelle. T. D.PAR TUGDUAL DENIS" Je m'appelle Le Pen, ce qui, en breton, veut dire le chef "