Paradoxalement, dans ce pays où les polémiques communautaires prennent tant de place, rares sont les parlementaires à se passionner pour les enjeux institutionnels. Jean-Crucke, député wallon MR et bourgmestre de Frasnes-lez-Anvaing, est l'une de ces exceptions. Peut-être une réminiscence de son histoire personnelle. Jusqu'à l'âge de 20 ans, il a vécu à Renaix, une commune à facilités de Flandre orientale. Il a étudié le droit européen à l'université de Gand, puis a été avocat au barreau d'Audenarde. C'est Jean Gol, gourou du libéralisme dans les années 1980, qui l'a amené en Wallonie. Et c'est aussi Gol qui l'a converti au libre marché. Car on ne le dirait pas, mais avant de devenir l'un des leaders du MR les plus marqués à droite, Jean-Luc Crucke a milité chez les anarchistes d'Alternative libertaire. Il en a gardé une passion pour la liberté et un côté franc-tireur. " Je préfère être seul et marcher droit que de travers dans un groupe ", dit-il.
...

Paradoxalement, dans ce pays où les polémiques communautaires prennent tant de place, rares sont les parlementaires à se passionner pour les enjeux institutionnels. Jean-Crucke, député wallon MR et bourgmestre de Frasnes-lez-Anvaing, est l'une de ces exceptions. Peut-être une réminiscence de son histoire personnelle. Jusqu'à l'âge de 20 ans, il a vécu à Renaix, une commune à facilités de Flandre orientale. Il a étudié le droit européen à l'université de Gand, puis a été avocat au barreau d'Audenarde. C'est Jean Gol, gourou du libéralisme dans les années 1980, qui l'a amené en Wallonie. Et c'est aussi Gol qui l'a converti au libre marché. Car on ne le dirait pas, mais avant de devenir l'un des leaders du MR les plus marqués à droite, Jean-Luc Crucke a milité chez les anarchistes d'Alternative libertaire. Il en a gardé une passion pour la liberté et un côté franc-tireur. " Je préfère être seul et marcher droit que de travers dans un groupe ", dit-il. A contre-courant, l'entretien qu'il nous a accordé illustre aussi la nouvelle stratégie du MR : tenter un rapprochement avec les socialistes, pilonner les deux " petits ", CDH et Ecolo. Avec, à la clé, un renversement d'alliance dans les majorités régionales ? Jean-Luc Crucke : Evidemment. Il faut aller vers des réformes plus radicales. Il faut aller beaucoup plus loin que ce que les francophones ont mis sur la table jusqu'à présent. Cela implique des transferts massifs de compétences. Je suis pour un système confédéral basé sur quatre Régions à part entière : la Flandre, la Wallonie, Bruxelles et les germanophones. N'ayons pas peur ! Il n'y a aucune raison que la Wallonie, avec ses 4 millions d'habitants, soit incapable d'assumer une large autonomie. Il faut clarifier notre système. J'adore la question qui a souvent été posée par Didier Reynders : que voulons-nous encore faire ensemble ? Quand on aura défini ça, vous verrez qu'entre Flamands, Bruxellois et Wallons on se parlera beaucoup mieux. Répondre de manière précise, c'est risquer de faire capoter toute négociation. A titre personnel, je pense que les affaires étrangères, la défense nationale, la sécurité sociale, ce sont des choses qui doivent rester en commun. Sur le reste, on peut discuter. D'autres pays ont régionalisé la justice, et ça ne fonctionne pas plus mal. Idem pour la police. Ce serait contre-productif. Par contre, les Régions pourraient avoir leur mot à dire dans la décision, notamment pour fixer le taux d'imposition. La solidarité doit exister, sinon il n'y a pas d'Etat. Mais on peut aussi y mettre un délai. Je trouve ça légitime. Si la Wallonie était plus favorisée, et la Flandre plus pauvre, croyez-vous qu'on autoriserait les Flamands à dépenser autant qu'ils veulent ad vitam aeternam ? L'article 35 n'est pas une mauvaise manière de définir ce qu'on peut faire ensemble. Tout dépend de la façon dont on l'applique. Si c'est sur la base d'un groupe linguistique contre un autre, comme on l'a vu à la Chambre quand une majorité de députés flamands a imposé ses vues à une minorité francophone, l'article 35 devient despotique. Si, par contre, on essaie de trouver un consensus quant aux compétences qu'on continuerait à gérer ensemble, c'est un outil merveilleux. Pour chaque compétence, on se demanderait : bon, avec celle-là, qu'est-ce qu'on fait ? On la donne aux Régions ou on la gère en commun ? L'article 35 n'est pas du tout la bombe atomique que certains décrivent, si toutefois on le manipule dans le but de dessiner une nouvelle Belgique, un nouvel Etat confédéral. J'invite ceux qui auraient peur du confédéralisme à regarder vers la Suisse... Quand je côtoie les Suisses, ils me disent pourtant qu'ils vivent dans un Etat confédéral, et ils en sont même très fiers. Ce qui est essentiel, c'est le respect des minorités. En Suisse, quel que soit le canton, les minorités ont des droits. Je pense que chacun doit disposer d'un certain nombre de droits liés à la personne, peu importe la région où il vit. En d'autres termes, ce n'est pas un crime d'être un francophone en Flandre. Mais oui, partout en Flandre ! Il y a aussi des Flamands qui vivent en Wallonie, d'ailleurs... Je n'ai aucune difficulté à reconnaître des droits pour certaines personnes en fonction de leur langue ou de leur culture. Cela dit, jusqu'à preuve du contraire, je n'ai jamais entendu de revendications de la part de néerlandophones à Namur. Pour le principe, on peut dire qu'on applique la même règle partout, mais on doit aussi prendre la carte telle qu'elle existe. Des droits culturels, sûrement. Pour avoir moi-même vécu en Flandre, je peux comprendre que certains francophones de Flandre se sentent brimés dans leurs droits les plus essentiels. Pour côtoyer certaines associations, comme le cercle Emile Verhaeren, je sais qu'il n'est pas si facile pour eux de se réunir. Même là, justement, on crée des problèmes. Et vous pouvez essayer d'ouvrir une école francophone à Gand, je ne suis pas sûr que vous y arriverez. Pourquoi, dans un pays multilingue comme le nôtre, met-on des bâtons dans les roues de ceux qui veulent apprendre une autre langue ? Il y a treize ans, j'ai créé, à Anvaing, la première école de Wallonie avec immersion en flamand. Si on peut apporter ça, ce serait déjà pas mal. J'ai souvent parlé avec Bart De Wever et Jan Jambon, quand nous étions ensemble à la Chambre. Nos relations n'ont jamais été négatives. Aujourd'hui, j'ai envie de leur dire qu'ils doivent se débarrasser de certaines appréhensions. Mon impression, c'est qu'avec les deux grands partis francophones autour de la table on va pouvoir avancer. Toutes les familles politiques sont indispensables pour réussir une grande réforme de l'Etat. Mais les petits ne doivent pas commencer à imposer, à exiger. L'ère de Madame Non, on l'a connue. Si Madame Non devient Madame Oui, c'est une transformation intéressante. N'empêche, c'est en 2007 qu'on a raté la transformation de ce pays. Et le principal facteur de blocage, c'était Joëlle Milquet. Je l'ai souvent dit à Didier Reynders : on a commis une erreur. On aurait dû comprendre que Milquet ne voulait pas de cette coalition orange bleue. Pour réussir une grande réforme de l'Etat, il fallait mettre tous les grands partis autour de la table, y compris le PS. Aujourd'hui, c'est pareil. On ne réussira pas si on écarte la N-VA, le PS ou les libéraux. FRANÇOIS BRABANT" L'ARTICLE 35 N'EST PAS LA BOMBE ATOMIQUE QUE CERTAINS DÉCRIVENT "