Vadot Un garçon vif

J'ai énormément de respect pour les hommes et les femmes politiques : ils n'ont que des emmerdes, dorment trois heures par nuit, sont tout le temps sur la brèche et font un métier particulièrement usant. J'y vais souvent rudement mais je ne me permets pas d'attaque pure, sauf quand ils trahissent la confiance placée en eux, Van Cau par exemple. " Nicolas Vadot, n'a pas la langue de bois, même si ses crayonnés taillent dans la forêt politique, rendez-vous touffu des pouvoirs. Chez Vadot, Elio Di Rupo a des allures de fantassin rigolo et Didier Reynders évoque plutôt un castor chinois sorti d'une cure de jaunisse : le détournement physique fait partie de la mission dessinée. La politique belge compte pour 50 % du cheptel visuel de Vadot qui, depuis 1993, pimente les pages du Vif/L'Express (celles de L'Echo depuis 2008), soit environ 600 croquis par an. Des esquisses colorées qui gloutonnent de l'actu. " Il n'y a pas de vocable réel pour désigner ce que l'on fait : je ne suis pas caricaturiste, je ne fais pas de portrait à charge, je suis dessinateur de presse politique, c'est-à-dire que je fais un travail d'éditorialiste. Je suis un journaliste qui dessine. Mon boulot, c'est de décrypter l'actualité politique pour les lecteurs. Et en Belgique, la situation est tellement abstraite qu'on a besoin de décoder. "
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J'ai énormément de respect pour les hommes et les femmes politiques : ils n'ont que des emmerdes, dorment trois heures par nuit, sont tout le temps sur la brèche et font un métier particulièrement usant. J'y vais souvent rudement mais je ne me permets pas d'attaque pure, sauf quand ils trahissent la confiance placée en eux, Van Cau par exemple. " Nicolas Vadot, n'a pas la langue de bois, même si ses crayonnés taillent dans la forêt politique, rendez-vous touffu des pouvoirs. Chez Vadot, Elio Di Rupo a des allures de fantassin rigolo et Didier Reynders évoque plutôt un castor chinois sorti d'une cure de jaunisse : le détournement physique fait partie de la mission dessinée. La politique belge compte pour 50 % du cheptel visuel de Vadot qui, depuis 1993, pimente les pages du Vif/L'Express (celles de L'Echo depuis 2008), soit environ 600 croquis par an. Des esquisses colorées qui gloutonnent de l'actu. " Il n'y a pas de vocable réel pour désigner ce que l'on fait : je ne suis pas caricaturiste, je ne fais pas de portrait à charge, je suis dessinateur de presse politique, c'est-à-dire que je fais un travail d'éditorialiste. Je suis un journaliste qui dessine. Mon boulot, c'est de décrypter l'actualité politique pour les lecteurs. Et en Belgique, la situation est tellement abstraite qu'on a besoin de décoder. " La vocation de Vadot naît sous le trait des grands Français - Cabu, Loup, Wolinski, Plantu - mais aussi du sensationnel Gerald Scarfe, Anglais corrosif rendu célèbre via ses collaborations avec Pink Floyd, notamment les animations malignes de The Wall. Vadot, citoyen aux trois nationalités (britannique, française et australienne) nourrit ses croquis d'absurde, prolongation d'un univers BD tutoyant volontiers le fantastique ( Neuf mois, 2009). Né en Grande-Bretagne, qu'il n'a jamais habitée, le quasi-quadra est revenu en juillet 2010 d'un séjour de cinq années en Australie : " Quand je suis parti, je n'imaginais pas continuer mon métier et puis je me suis rendu compte que la distance enrichissait le point de vue. De là-bas, j'avais l'impression que la Belgique, c'était Second Life ! Pas pour rien que Cohn-Bendit a qualifié la Belgique de postmoderne au sens qu'elle est un labo européen, peut-être occupée à voler en éclats à cause du nationalisme. " L'expérience australienne a conforté une vision déjà mondialiste et renforcé le désir de rester à l'écart du microcosme : " Je suis allé à l'un ou l'autre raout politique, c'est rigolo cinq minutes, mais bon... Reste qu'un dessinateur qui dit qu'il ne fait pas de politique, c'est comme un boucher végétarien. " Il faut pouvoir replacer l'avènement du dessin politique en Belgique dans son contexte : l'actuelle présence, dans pratiquement toute la presse écrite, ne date sans doute que d'une vingtaine d'années. Et les précurseurs se nomment Alidor, Picha et Royer. " Depuis 1996, (Christian) Clou, 58 ans, alimente quotidiennement La Libre Belgique en aquarelles aux buées poétiques, même si l'acide se mixe sans problème au pastel, comme dans ce dessin où un Tintin vulgaire, clope au bec, partage un lit avec la Castafiore et proclame : " Pas de photo ! " Croquis réalisé quand le musée Hergé crut bon d'interdire l'inauguration de son espace aux photographes et caméramans... " Pour moi, la tradition graphique est dans cette esthétique jetée, cette force terrible qu'on trouve chez Cabu ou Reiser. Mais le grand ancêtre de tout cela, c'est l'Américain Saul Steinberg (1914-1999), dont les collages surréalistes, réalisés avec une économie de moyens, ont profondément imprégné plusieurs générations de dessinateurs. " Dans sa maison de Woluwe, face à une hi-fi qui souligne un caractère mélomane, ce diplômé de Saint-Luc, interprète le monde politique, tout en évitant soigneusement de le fréquenter. " Je suis contre le fait de dessiner des cartes de v£ux pour les politiques et ce genre de choses. Pendant longtemps, j'ai même refusé de vendre mes dessins aux politiciens ! " Jusqu'au jour où La Libre " insiste " pour qu'il offre un croquis à Guy Spitaels : trois jours plus tard, l'éminence socialiste est inculpée. Sans toutefois qu'un rapport ne soit établi entre les deux événements... Puriste, d'éducation catholique, Clou a aussi profité de l'ouverture de son journal, de sa " déPSCisation ", pour gagner du plaisir à dessiner : " Parce que, sur le terrain des idéologies, la Belgique plane assez bas : cela se résume souvent à de petits marchandages, savoir si Sterrebeek sera francophone ou pas. La force des Français, c'est d'amener de grandes questions de société... " Bien que son ego fut flatté le jour où Charles-Ferdinand Nothomb fit allusion à ses dessins, Clou n'est pas dupe quant au pouvoir du cartoon : " On dit que les Guignols de l'info avaient participé à la victoire de Chirac, mais je n'y crois pas. Malgré les caricatures, Michel Daerden n'a jamais été aussi populaire... " Depuis 2006, Cécile Bertrand, 57 ans, partage au quotidien les dessins de La Libre avec Clou. Esthétiquement, cette ex-dessinatrice au Vif invente des compositions doucement surréalistes, cadre idéal pour un pays qui ne l'est pas moins. Quand elle dessine Bart De Wever en sumo, son ventre sourit alors que sa tête grimace... Physiquement, la peintre de formation et auteure de livres pour enfants, est encore un peu plus éloignée du monde politique, résidant dans un anonyme village au sud de Liège. Auteure en 1976 d'un mémoire de fin d'études de Saint-Luc sur le thème Caricatures et sociétés, elle découvre alors un monde essentiellement français et masculin. " Il n'y avait aucun référent féminin, Claire Bretécher mise à part. Le dessin était très mordant, très post-68. Pour moi, il reste une prise de position politique. " Bien que n'ayant pas de carte verte, Cécile s'est un jour glissée sur les listes écolos de sa commune : " Cela n'a pas marché, heureusement [rires] parce que je m'exprime essentiellement par le dessin, face à un combat politique qui est très verbal. " Ecolo dans un journal catho, quelle est la marge de man£uvre ? " Certains sujets restent délicats, comme la religion ou la pédophilie. Ou les deux ensemble [rires]. Mais je travaille aussi dans Axelle - édité par le mouvement Vie Féminine - et m'y sens parfaitement à ma place dans un engagement pour l'égalité hommes-femmes. Je pense quand même avoir ouvert une voie aux femmes - il y en a très peu dans ce métier, mais cela change - et à une certaine poésie dans le cartoon. " Anarchiste de droite ? " Frédéric du Bus marque une pause d'étonnement face à cette appréciation signée Kroll. " Cela ne m'est pas possible d'être anarchiste, j'ai des enfants. " Dans sa spacieuse maison uccloise, le dessinateur botte en touche l'étiquette, même si un long séjour graphique à Pan et une collaboration quotidienne à La Dernière Heure, depuis 2002, l'éloignent d'emblée du trotskisme militant. Le style duBusien est vache mais pas trop, rigolo, popu et futé. Une de ses bonnes bulles ? Fin juillet, il croque un Di Rupo énervé par la présence d'une caravane sur le terrain privé de Val Duchesse : " Laissez-nous négocier en paix ", jette-t-il aux romanichels du MR, FDF et MCC narguant le négociateur. A droite de l'image, un Didier Reynders en Django Reinhardt mal rasé. Reynders justement, l'a à la bonne [lire notre encadré] et lui commande régulièrement des cartes de v£ux. Ce qui n'empêche pas duBus de prendre ses distances : " Au quotidien, je n'ai aucun rapport avec les politiques, zéro, ils ne viennent jamais chez moi. Bien sûr, je les ai croisés à la radio pendant trois ans en faisant Votez pour moi (sur Bel RTL entre 2007 et juin 2010), mais cela s'est arrêté à un bonjour. Je suis invité à des machins, mais je n'y vais pas, ce n'est pas ma place. Cela dit, c'est bien de les voir en vrai, cela affine la caricature." Né en 1963, duBus a beaucoup de bouteille (à encre) et la conscience que la politique belge est " illisible " : " On n'a pas la culture de la férocité des dessinateurs français mais on n'a pas non plus le même glamour en matière de personnages politiques : Sarkozy et Bruni sont plus charismatiques que Wilfried Martens. " En ce vendredi de fin août, le dessin du jour tourne encore autour des négociations Di Rupo-De Wever : " Physiquement, Di Rupo est très reconnaissable, il s'adapte à toutes les situations, il a tout fait, il est toujours là. Mais avant tout, on dessine un état d'esprit, flamand ou francophone. D'ailleurs, Di Rupo n'a aucun humour [ sic] alors que Reynders a un humour vache qu'il n'assume pas complètement. " Pendant trois ans et demi, en plus de ses innombrables commandes graphiques, duBus a animé une émission quotidienne radio avec André Lamy, Votez pour moi. Il y causait et commentait l'actu, politique bien sûr : sans cartoon, il a quand même fait un carton, signe que le dessinateur est aussi capable de prendre la parole. Une fin de mois d'août, Pierre Kroll (1958) dédicace aux 7 à 77 ans lors d'une expo à Waterloo. " Contrairement aux apparences, je n'aime pas spécialement cela : demande-t-on au chanteur d'interpréter un titre original quand on le rencontre ? Les gens ont du dessin une impression de facilité et de désinvolture, mais ce côté potache et jouissance de l'instant dissimule à peine un travail fait avec les tripes et repris deux ou trois fois sur le métier. " De tous les dessinateurs-commentateurs francophones, ce Liégeois caustique est sans doute le plus populaire. Son style est héritier de Reiser, sans la charge sexuelle. Il impose une forme vive et électrique, égalée par des textes à la chaux vive : Kroll'n'roll ! Un bon Kroll récent ? Dans Le Soir où il a ses habitudes, il a croqué le pêcheur à la ligne Di Rupo, déprimé face à une mer qui ne répond pas à son hameçon. Le roi Albert II - en couronne et bermuda - vient alors lui demander si " Ça mord ? ". En travaillant, dès 1984, en live sur le plateau de L'Ecran Témoin ertébéen, Kroll amène un visage et le dessin de presse au grand public : " Je voulais qu'on me voie travaillant dans un coin du studio, histoire de prouver que c'était bien du direct. Il n'y eut qu'une seule engueulade, d'envergure, avec Louis Tobback qui avait hurlé contre "ce connard qui dessinait pendant l'émission''." Je suis allé me présenter à lui [rires]. Dans le dernier Mise au point de la saison 2010, juste après les élections, j'ai dessiné Di Rupo et De Wever en chiens qui se sentent l'anus : il y a vingt ans, personne n'aurait osé passer cela ! " Pour Kroll, le dessin de presse est un espace de liberté : " On est quand même un peu surveillé et le dessin peut servir d'alibi à la rédac-chef du Soir qui va montrer à Di Rupo un dessin sur Reynders ou inversement. C'est aussi une entrée facile au journal et un créateur de lien social : j'ai été étonné de voir le nombre de commentaires sur une page Facebook consacrée à mon travail. " Contrairement à d'autres, Kroll n'a pas peur de croiser les politiques ou d'accepter la commande de cartes de v£ux. Il pose ses propres limites : " Je n'ai jamais fait de dessin pour une campagne électorale et je m'amuse à accepter les commandes de cartes de tous les partis, pas seulement celles de Daerden. On dit que je bouffe à tous les râteliers, mais c'est eux qui viennent bouffer au mien. " Condition sine qua non : ne pas diluer l'humour vache. Ainsi quand Serge Kubla, alors ministre de la Région wallonne, demande un bristol de nouvelle année à Kroll, il se retrouve en marchand d'une bagnole pourrie baptisée Wallonie... " Il l'a prise mais a quand même fait faire une autre carte pour envoyer aux ambassades et aux institutions [rires]. " S'il reconnaît une vertu " didactique " à son travail, " analysé par de nombreux profs ", Kroll insiste sur l'exactitude de l'info journalistique : " D'une certaine manière, je fais aussi de la politique, je fais partie du même barnum. "A consulter : www.presscartoon.comPHILIPPE CORNET