Le Vif/L'Express : A quelle période de l'Histoire auriez-vous aimé vivre ?

Philippe Raxhon : Etre un juriste de 25 ans en 1789. J'aurais pu croiser Voltaire et Rousseau dans mon enfance, ainsi que Louis XV et Louis XVI. J'aurais eu 12 ans lors de la Déclaration d'indépendance des Etats-Unis. La Révolution française, la chute de l'Ancien Régime et la construction du nouveau auraient été un chantier extraordinaire à mes yeux, en pleine jeunesse, à l'heure où le droit, la politique, la société étaient rénovés de fond en comble.
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Philippe Raxhon : Etre un juriste de 25 ans en 1789. J'aurais pu croiser Voltaire et Rousseau dans mon enfance, ainsi que Louis XV et Louis XVI. J'aurais eu 12 ans lors de la Déclaration d'indépendance des Etats-Unis. La Révolution française, la chute de l'Ancien Régime et la construction du nouveau auraient été un chantier extraordinaire à mes yeux, en pleine jeunesse, à l'heure où le droit, la politique, la société étaient rénovés de fond en comble. J'aurais ensuite assisté à l'épopée napoléonienne, et à l'effondrement de son projet européen, avec la Restauration en 1814, en ayant à peine 51 ans. Restons à Liège. J'aurais été liégeois, puis français, puis hollandais et, en 1830, belge, une révolution vécue du haut de mes 66 ans. Peut-être aurais-je pris le train dans mes vieux jours, une folie d'après certains, et j'aurais été photographié avec ma montre gousset. J'aurais célébré mes 80 ans en 1844, l'année où Samuel Morse établit la première liaison télégraphique entre Baltimore et Washington, et où naissait Friedrich Nietzsche. Je me serais éteint à 84 ans, en 1848, l'année du Printemps des peuples, du Manifeste du Parti communiste et de l'invention du béton armé. Et si, tout compte fait, j'avais atteint l'âge de 100 ans ! C'était déjà possible, bien sûr. Alors en cette année 1864, le journal libéral La Meuse et la catholique Gazette de Liége (avec l'accent aigu, s'il vous plaît) auraient été pour une fois sur la même longueur en consacrant un entrefilet au vénérable centenaire, voire plus, en me demandant peut-être de conter mes souvenirs, ou à quelle époque j'aurais aimé vivre. En 1864, Darwin, avec De l'origine des espèces paru en 1859, restait un succès de librairie âprement débattu entre évolutionnistes et créationnistes, l'encyclique papal Quanta Cura et le Syllabus condamnaient les libertés modernes, l'Italie était enfin indépendante, la guerre de Sécession dans la lointaine Amérique battait son plein, avec mitrailleuses, sous-marins, tranchées. Et le futur cinéaste français Louis Lumière venait au monde. Aurais-je eu la force de lire le nouvel ouvrage de George Perkins Marsh qui, dans ce livre, L'Homme et la nature, dénonçait le déboisement et les risques que la société industrielle faisait peser sur l'environnement ? Vraisemblablement non : j'aurais laissé cette prise de conscience aux générations futures qui, sans nul doute, se seraient appliquées à rectifier ces dérives. Participer au débarquement de Normandie le 6 juin 1944, combattre la pire tyrannie de l'Histoire les armes à la main. Le sentiment qu'un tel événement était décisif était partagé par les deux camps. L'ouverture d'un nouveau front à l'ouest modifierait le cours de la guerre. Les Allemands redoutaient ce débarquement dont ils ignoraient la cible. C'est la citation attribuée au maréchal Rommel en avril 1944 qui l'illustre, faisant référence au " jour le plus long " pour les Alliés comme pour les Allemands, pour qualifier les enjeux de la bataille à venir. C'est aussi quatre ans plus tôt, le 21 octobre 1940, quand tout était perdu, ou presque, le message que Churchill adressait à la BBC aux Français dans leur langue : " Allons, bonne nuit, dormez bien, rassemblez vos forces pour l'aube - car l'aube viendra. Elle se lèvera, brillante pour les braves, douces pour les fidèles qui auront souffert, glorieuse sur les tombeaux des héros. Vive la France ! Et vive aussi le soulèvement des braves gens de tous les pays qui cherchent leur patrimoine perdu et marchent vers les temps meilleurs. " Le 6 juin 1944 est à la fois un événement historique d'une amplitude extraordinaire et perçue comme telle par les contemporains, par les soldats, comme par les civils des pays occupés qui débordèrent de joie à l'annonce du Débarquement. Mais c'est aussi, via la symbolique de l'aube, de la plage notamment, un épisode qui a pris corps dans notre mémoire à travers une multitude de supports mémoriels. On ne se rend pas compte combien cette question peut être ardue pour un historien. Il y en a tant ! J'aurais bien aimé fumer un cigare avec Winston Churchill et partager sa bouteille de champagne quasi quotidienne un jour de mai 1945. Quoi de plus fascinant que d'assister à une lecture faite par Hérodote en personne de ses Histoires des guerres médiques, non en poète, mais en histor, en enquêteur, le premier à consciemment porter ce titre qui n'existait pas avant lui. Nous étions au Ve siècle avant Jésus-Christ, le Parthénon était en construction à l'heure où parlait Hérodote, devant une assemblée d'élèves. J'aurais été assis parmi eux, à côté d'un jeunot tout ému, Thucydide, futur historien, à qui l'on doit cette citation vieille de 25 siècles qui m'accompagne toujours : " Mettez le bonheur dans la liberté, la liberté dans la vaillance. " Nous devrions la graver sur nos édifices publics. Il m'aurait été agréable de faire la connaissance d'Aliénor d'Aquitaine, avec peut-être à l'esprit ce bel aveu d'un troubadour de son temps : "Le monde serait-il mien de la mer au Rhin que je donnerais tout si la reine anglaise était mienne un seul jour. " Au dire de ses contemporains déjà, sa personnalité, son caractère, sa féminité, son courage aussi et son intelligence étaient remarquables. Elle est entrée dans cette galerie des femmes qui ont fait l'histoire, parmi bien d'autres, célèbres ou beaucoup plus modestes, dont au demeurant les préjugés masculins ne furent pas les moindres des adversaires. Mais je vais quand même répondre à cette question déchirante. Tout bien pesé, un dîner arrosé d'un vin fin en tête à tête avec Wolfgang Amadeus Mozart s'impose à moi, pour appréhender modestement le mystère de ce génie universel, dont la musique ravit les Indiens d'Amazonie comme les aristocrates européens, et intemporel, puisque nous l'aimons toujours. Vous êtes décidément impitoyable avec moi. C'est la pire question possible, le piège pour un historien : soit il fait preuve d'un brin de modestie, et n'est absolument pas crédible, soit il met la barre plus haut, et déploie alors un pouvoir exorbitant. Puisqu'il faut aller au charbon, tant pis, je vais opter pour ce que je ne suis pas, un artiste. L'époque ? La Renaissance. L'homme ? Michel-Ange. J'aurai ainsi vécu dans l'Italie des XVe et XVIe siècles, entre la Toscane et Rome, il y a pire lieu sur terre. Mais surtout, c'est une occasion unique d'explorer de prodigieuses facultés créatrices du Beau. Que se passe-t-il pendant le passage entre un bloc de pierre et une statue achevée aussi magistrale que celle d'un Michel-Ange ? Et il ne s'agissait pas seulement de sculpture, mais aussi d'architecture, de poésie, et évidemment de peinture. Quel était son état d'esprit à l'heure d'entamer les travaux d'illustration des plafonds de la chapelle Sixtine ? Quels étaient les orages de son esprit à l'heure des découragements, et ses jouissances à celle des achèvements ? Dans une époque rigide par bien des aspects, et cruelle, voire terrible, il a incarné le génie humain et sa capacité à marier la beauté et la liberté, en se donnant entièrement à son £uvre. ENTRETIEN : P. HX