Venise, Campiello del Teatro. Emmitouflée dans ses fourrures, tapant la semelle contre le pavement, la foule polyglotte et bigarrée, qui guette l'ouverture des portes de la salle Malibran en cette fin janvier, ressemble à tous les publics de première. Des traditionnels couples âgés fortunés, excentriques abonnés et touristes mélomanes de passage, venus dérober un peu de la magie de la Fenice, se détachent pourtant un certain nombre d'habitants de Maiolati Spontini (Ancône), le petit village natal de Gaspare... Spontini, dont se joue ce soir Le Metamorfosi di Pasquale, une farsa giocosa en un acte datant de 1802. " Un vero miracolo ! ", " Siamo molto impazienti ! "... A quelques minutes du lever de rideau, l'effervescence engendre un petit tumulte. Des musicologues du monde entier cachent mal leur fébrilité, au pied de l'affiche dorée du spectacle. Double surprise : on y lit " Première représentation des temps modernes " et, plus bas, d'étonnants remerciements, adressés " à la Province d'Anvers et au Centre d'études de la musique flamande, pour leur contribution ". Qu'est-ce que la Flandre et son patrimoine musical viennent faire dans cette résurrection d'un opéra bouffe écrit expressément pour le carnaval de Venise voici tout juste 216 ans, et " signalé disparu " depuis ?
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Venise, Campiello del Teatro. Emmitouflée dans ses fourrures, tapant la semelle contre le pavement, la foule polyglotte et bigarrée, qui guette l'ouverture des portes de la salle Malibran en cette fin janvier, ressemble à tous les publics de première. Des traditionnels couples âgés fortunés, excentriques abonnés et touristes mélomanes de passage, venus dérober un peu de la magie de la Fenice, se détachent pourtant un certain nombre d'habitants de Maiolati Spontini (Ancône), le petit village natal de Gaspare... Spontini, dont se joue ce soir Le Metamorfosi di Pasquale, une farsa giocosa en un acte datant de 1802. " Un vero miracolo ! ", " Siamo molto impazienti ! "... A quelques minutes du lever de rideau, l'effervescence engendre un petit tumulte. Des musicologues du monde entier cachent mal leur fébrilité, au pied de l'affiche dorée du spectacle. Double surprise : on y lit " Première représentation des temps modernes " et, plus bas, d'étonnants remerciements, adressés " à la Province d'Anvers et au Centre d'études de la musique flamande, pour leur contribution ". Qu'est-ce que la Flandre et son patrimoine musical viennent faire dans cette résurrection d'un opéra bouffe écrit expressément pour le carnaval de Venise voici tout juste 216 ans, et " signalé disparu " depuis ? L'explication nous téléporte à Hingene (Bornem), dans la magnifique résidence d'été de la famille d'Ursel, acquise voici un quart de siècle par la Province d'Anvers et devenue, désormais, haut lieu culturel et événementiel. Si les châtelains n'occupent plus leur demeure, ils continuent à prendre soin de son contenu, qui leur appartient toujours. Aussi, en 2009, lorsqu'il s'attèle à trier quelque 3 000 livres anciens qu'il a décidé d'y laisser en prêt, le duc Stéphane d'Ursel, 47 ans, dixième du nom, marque un temps d'arrêt devant plusieurs partitions manuscrites. Quatre volumes reliés, pleins de croches griffonnées, lui semblent receler une certaine valeur, dont un, en particulier, qui porte l'autographe " In musica da me, Gaspare Spontini ". Le duc est historien, et ce patronyme " lui parle ". Ce Spontini a quelque chose à voir avec Napoléon. Avant que Sotheby's, commandité pour une expertise, certifie que les feuillets exhumés ont bien été authentiquement rédigés par le compositeur italien, Internet et YouTube ont vite fait de lui rafraîchir la mémoire : Spontini, sans être un phare absolu de l'art lyrique, n'est pas un débutant. Rendu célèbre par les oeuvres conçues dans sa " période française ", lorsque, jeune et élégant, il met son talent au service de Joséphine de Beauharnais (elle le nommera " directeur de la musique de l'Impératrice et Reine "), le maestro reste inscrit au programme des grandes maisons d'opéra. En 2015, la Monnaie avait montré son principal opus, La Vestale (1807), sorte de tragédie néoclassique, magnifiée jadis par la Callas sous la direction de Luchino Visconti. Mais les aristocrates ne sont pas au bout de leurs découvertes. Car les ouvrages sortis par hasard de leurs rayonnages - trois oeuvres comiques, Il Quadro Parlante (1800), Il Geloso e l'Audace (1801), Le Metamorfosi di Pasquale (1802) et une cantate, L'Eccelsa gara (1806) - se révèlent être des pièces dont les spécialistes connaissaient l'existence, mais qu'ils croyaient disparues à jamais. Jan Dewilde, bibliothécaire au Conservatoire royal d'Anvers, n'en est pas encore complètement revenu : " Ce n'est pas tous les jours qu'on met la main, d'un seul coup, sur quatre compositions perdues, qui vont en outre nous permettre de combler la biographie lacunaire du maître, en éclairant notamment les " années de transition ", entre sa carrière italienne débutante et ses activités à Paris. " Comment ces manuscrits ont-ils abouti dans le château d'une bourgade de Flandre ? Leur parcours, entre alliances et déménagements successifs, est un peu compliqué, comme souvent. Spontini, qui s'est marié à Céleste, une fille Erard, a longtemps vécu près du bois de Boulogne, à Paris, dans la demeure de cette fameuse dynastie de facteurs de pianos... dont une descendante, en 1898, prendra pour époux le septième duc d'Ursel - Robert, homme politique catholique belge, et futur bourgmestre de Hingene. Rien d'étrange si les partitions, comme leurs propriétaires, voyagent. " Aux xviiie et xixe siècles, les familles nobles se déplacent beaucoup à travers l'Europe, explique Marie Cornaz, conservatrice de la section musique à la Bibliothèque royale de Belgique, à Bruxelles. Dans leurs bagages, ils ramènent ce qu'ils ont entendu de beau à l'étranger. Mais il leur arrive aussi de recevoir des musiciens, qui oublient leurs papiers sur place ou, parfois, les laissent en cadeau. " Que faire alors de ces revenants musicaux ? Les mettre simplement sous clé ? Les porter à la scène ? Alertée par la découverte, la fondation Pergolesi Spontini, qui diffuse et défend, à Jesi, la production artistique de ces deux musiciens originaires des Marches, est vite entrée dans la danse. Il fut beaucoup négocié avant qu'on trouve un accord : la Province d'Anvers financerait les travaux préparatoires - digitalisation et transcription des Metamorfosi -, la fondation éditerait l'oeuvre, après en avoir confié la révision critique à un spécialiste de Spontini, et La Fenice mettrait la chose en scène, pour le plus grand bonheur des Italiens - éternels friands d'opéras -, des musicologues internationaux avides de raretés lyriques et d'une délégation venue de Belgique... Le soir fatidique, l'angoisse se mêle pourtant à l'attente. Et si c'était un flop ? Débarqué spécialement de Panama " pour enfin écouter son bébé ", le duc d'Ursel ne sait plus trop quelle contenance prendre : " Spontini, c'est du lourd, mais ce n'est pas non plus les Beatles. " Sa mère, la duchesse douairière Ursula d'Ursel, 77 ans, confie avoir " lu la partition dans (sa) tête " et espérer que la recréation ne soit pas moderniste. " Ce serait horrible, c'est tellement un récit à costumes. " Dans la salle majestueuse, les mandataires politiques flamands se font discrets. De bonne grâce, Federico Agostinelli, auteur de l'adaptation, consent à livrer quelques secrets de fabrication : " Il manquait à l'oeuvre toute la symphonie et deux pages, soit 87 mesures au total. J'ai réutilisé une autre symphonie du maestro, comme lui-même s'y autorisait, et j'ai comblé les mesures perdues en les réécrivant. Facile : j'avais le commencement et la fin, et je connais son style par coeur... " Mis à part ces cent vingt secondes de réécriture contemporaine, absolument imperceptibles dans l'ensemble, les Metamorfosi ont repris vie, telles que Spontini les avait conçues pour le goût de l'époque, avec ses airs et ses récitatifs très commedia dell'arte, entre Mozart et Rossini. Après nonante minutes, les Vénitiens paraissent conquis par une mise en scène qui place en 1920, dans une sorte de café chantant, les mésaventures un peu plan-plan de Pasquale, un serviteur qui endosse des habits de marquis. En Belgique, aucune institution lyrique n'a prévu de monter prochainement cette extravagance, pourtant inouïe pendant six générations. Seule la cantate aurait trouvé preneur : " A la Philharmonie d'Anvers, Philippe Herreweghe semble intéressé par son exécution ", rapporte Jan Dewilde. L'histoire n'est pas finie pour autant. Comme beaucoup d'oeuvres égarées, plusieurs opéras de Spontini continuent vraisemblablement à dormir quelque part. Voici quelques années, La Fuga in Maschera (1800), une autre bouffonnerie " perdue " du maître, était réapparue à Exeter. Pourquoi en Angleterre ? Mystère. L'ouvrage, qui présente une reliure identique à celle des quatre Spontini " anversois ", a été adjugé 23 000 livres à la Ville de Jesi. Depuis, les héritiers d'Ursel se frottent les mains... et fouillent encore leurs boudoirs, comme d'autres châtelains. Dans les bibliothèques de nombreux châteaux du pays, mais aussi au palais royal, dans les abbayes, les dépôts d'archives des villes et les collections publiques, les conservatoires ou... les greniers de particuliers, reposent encore sans doute de vieilles partitions, qui attendent d'être mises au jour. " Bien sûr, on n'y trouve pas que des perles rares, sourit Marie Cornaz. Mais, souvent, des éditions anciennes assez précieuses. " Une nuit, un anonyme a même glissé dans la boîte aux lettres de la Royale un manuscrit autographe d'une oeuvre de jeunesse non répertoriée d'Eugène Isaÿe. " Nous redoutions un vol mais, après enquête, Interpol nous a autorisés à l'inscrire au catalogue, comme objet abandonné. On a numérisé cette obscure Légende norvégienne, puis on l'a recréée... " D'autres vrais trésors ? En épluchant les archives des ducs d'Arenberg, au château d'Enghien, la chercheuse y a exhumé, en 2010, deux arias oubliés de Vivaldi, vestiges d'un opéra perdu, L'Inganno trionfante in amore, donné à Venise en 1725. " Ce qu'on déterre en Belgique est loin d'appartenir exclusivement au répertoire local ! " Sans même se déplacer, en feuilletant, au sein même de la Royale, un carnet ayant appartenu au violoniste verviétois Henri Vieuxtemps, Marie Cornaz y a également dégoté deux pages volantes, portant une signature " familière " : celle de Joseph Haydn... " Il reste beaucoup à découvrir, mais pas forcément des grands noms. Quoique : je ne serais pas étonnée qu'on retrouve un jour une nouvelle oeuvre de Vivaldi. Et même, de Beethoven ou de Mozart... "