Le Vif/L'Express : Accepter Fabiola comme reine des Belges : était-ce une erreur politique, vu la nature antidémocratique du régime espagnol ?

Anne Morelli : Cela dépend à quel parti on appartient en Belgique. A l'annonce des fiançailles de Fabiola et Baudouin, vingt ans seulement nous séparent de la guerre civile d'Espagne. Une importante partie de la population en Belgique s'était fortement mobilisée en faveur du camp républicain. De l'extrême gauche au monde socialiste, ces milieux-là sont extrêmement choqués de voir arriver en Belgique une personne qui est dans les meilleurs termes avec le régime franquiste de l'Espagne. La chose est soigneusement dissimulée par le gouvernement belge dans sa communication à la population. Le Premier ministre, Gaston Eyskens, avait rassuré : la famille de la future reine des Belges n'a rien à voir avec le régime du général Franco. ...

Anne Morelli : Cela dépend à quel parti on appartient en Belgique. A l'annonce des fiançailles de Fabiola et Baudouin, vingt ans seulement nous séparent de la guerre civile d'Espagne. Une importante partie de la population en Belgique s'était fortement mobilisée en faveur du camp républicain. De l'extrême gauche au monde socialiste, ces milieux-là sont extrêmement choqués de voir arriver en Belgique une personne qui est dans les meilleurs termes avec le régime franquiste de l'Espagne. La chose est soigneusement dissimulée par le gouvernement belge dans sa communication à la population. Le Premier ministre, Gaston Eyskens, avait rassuré : la famille de la future reine des Belges n'a rien à voir avec le régime du général Franco. La famille de Fabiola appartient à ce milieu aristocratique qui, dans un premier temps, snobe Franco. Mais elle lui est aussi reconnaissante de l'avoir sauvé du bolchevisme, de lui avoir rendu son palais à Madrid. Monarchistes et franquistes sont dans le même camp. Pour l'aristocratie espagnole, il faut choisir : Franco ou la République. Fabiola vient d'un milieu familial profondément hostile aux républicains, qui a quitté l'Espagne lors de la proclamation de la République, et dont le fils aîné sert dans l'armée de Franco durant la guerre civile. Comme toutes les jeunes filles de bonne famille, elle n'affirme pas de positions politiques tranchées. Mais après l'annonce des fiançailles, Fabiola n'hésite pas à s'afficher avec des personnalités du régime qui sont très troubles et peu recommandables d'un point de vue belge. Elle est aussi reçue en tête à tête par le général Franco et son épouse. Cela n'est pas rien. Est-elle à ce point niaise pour ne pas savoir qu'on assassine et qu'on torture encore dans les prisons de Franco ? Il suffisait de lire la presse internationale pour le découvrir. A moins de se boucher les oreilles et de fermer les yeux.... Ah oui ! Ce mariage entre Fabiola et Baudouin contribue à légitimer le régime de Franco. Et ce, à un moment crucial de la politique espagnole : le franquisme est alors en voie de normalisation sur la scène internationale, entre autres par le biais du football européen ou le concours Eurovision de la chanson. Fabiola est à mes yeux une " avanzadilla " de Franco. C'est-à-dire une estafette ou un pion dans le jeu politique du Caudillo. Ma seule vraie question est : n'a-t-elle fait que subir passivement ce rôle ? La correspondance, peu abondante, que j'ai trouvée dans les archives du général Franco n'est pas de nature politique. Mais elle trahit les relations amicales et témoigne d'une familiarité qui existait entre les souverains belges et le Caudillo. Fabiola adressait ainsi des petits mots gentils à Franco lors de son anniversaire, à l'occasion de sa fête, pour les v£ux de Nouvel An. Le couple prenait des nouvelles lorsque Franco était malade. Baudouin lui écrivait des mots de remerciement pour la maison de campagne que Franco mettait à leur disposition lors de leurs vacances en Andalousie, dans la Sierra de Cazorla . Le roi signait ces billets : " Votre affectionné Baudouin. " Rien ne l'obligeait à user de ce ton affectueux. Les archives de la reine Fabiola contiennent sans doute les courriers de Franco liés à cette correspondance que j'ai trouvée en Espagne. Mais après m'avoir promis que les archives de plus de 50 ans au Palais royal seraient accessibles, on m'a fait savoir que rien de ce qui concerne le règne de Baudouin ne pouvait être consulté. Sauf ce qui avait trait à la commission parlementaire " Lumumba ". ENTRETIEN : PIERRE HAVAUX" Fabiola est-elle à ce point niaise pour ne pas savoir qu'on torture et qu'on assassine dans les prisons de Franco ? "