Renault Vilvorde, Cockerill-Sambre, Duferco, Continental, Michelin, Marks & Spencer, Danone : les médias bruissent de nouvelles alarmantes, le peuple des producteurs grogne sa désespérance et réclame la solidarité, le peuple des consommateurs hésite, écartelé entre son désir de compassion et la possibilité de bonnes affaires. Les entreprises engrangent des profits considérables et, malgré cela, pour en accumuler toujours davantage, licencient avec brutalité les salariés qui, parfois au sacrifice de toute une vie, ont été les artisans de leur réussite actuelle. Pour cela au nom de l'intérêt des actionnaires : les nouveaux capitalistes sont en train de créer de nouveaux prolétaires... et donc, qui sait?, une nouvelle lutte de classes.
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Renault Vilvorde, Cockerill-Sambre, Duferco, Continental, Michelin, Marks & Spencer, Danone : les médias bruissent de nouvelles alarmantes, le peuple des producteurs grogne sa désespérance et réclame la solidarité, le peuple des consommateurs hésite, écartelé entre son désir de compassion et la possibilité de bonnes affaires. Les entreprises engrangent des profits considérables et, malgré cela, pour en accumuler toujours davantage, licencient avec brutalité les salariés qui, parfois au sacrifice de toute une vie, ont été les artisans de leur réussite actuelle. Pour cela au nom de l'intérêt des actionnaires : les nouveaux capitalistes sont en train de créer de nouveaux prolétaires... et donc, qui sait?, une nouvelle lutte de classes.Mais alors, que penser des idées - honorées d'un étrange barrage médiatique - de la philosophe Dominique Meda qui, dans un livre provocateur (1), nous a annoncé l'irrésistible déclin de la valeur "travail", et l'urgente nécessité de la remplacer par d'autres valeurs, celle du lien social par exemple ? Pour elle, les emplois seront de plus en plus rares - thèse qui se révèle aujourd'hui discutable - et le travail de moins en moins producteur de lien social. Ces propos, certes brillants, de Dominique Meda apparaissent, en l'occurrence, comme les réflexions d'une philosophe en chambre, fonctionnaire non soumise à la permanente menace de la suppression de son emploi. Allez demander aux salariés de Danone, de Marks & Spencer, de la Sabena, de Clabecq ce qu'ils pensent de la perte de leur travail... Et aussi à la grande majorité de ces chômeurs et autres "licenciés pour raisons économiques"... Croyez-vous vraiment que, pour eux, le travail ne constitue plus une valeur, un projet, un rêve... ou, tout au moins, une nécessité vitale et, à cet égard, une valeur toujours vivante ? Non, non, non, la valeur travail n'est pas morte. Pas même mourante. Le travail humain, dans la société contemporaine, demeure un élément essentiel, un vecteur de sens : pour la plupart d'entre nous, il est moyen de subsistance, source de revenus et de pouvoir (sur la nature, voire sur les hommes), de reliance à soi, aux autres, au monde. En cela, il est potentiellement créateur d'identité, générateur de solidarité et de fraternité, producteur de citoyenneté. Ce n'est pas un hasard si les chômeurs humiliés, désespérés, stigmatisés, réclament à cor et à cri des emplois, gage de dignité et de reconnaissance sociale. Ce n'est pas le travail en tant que valeur qui se meurt, ce sont les emplois de l'ère industrielle. Ceux qui, après la mécanisation de l'agriculture (secteur primaire), ont fait les beaux jours des usines (secteur secondaire), des administrations et de la grande distribution (secteur tertiaire). Aujourd'hui, le problème du travail est celui de la création et de la rémunération des emplois dans le secteur quaternaire, secteur du "non-marchand", des services centrés sur le lien social et les activités de reliance (aide aux personnes âgées, crèches, activités socioculturelles, actions humanitaires, travaux d'environnement, aides familiales, etc.). Ecoutons ces voix des laissés-pour-compte de la croissance et de la mondialisation, entendons la souffrance de ceux qui ont tout donné et tout perdu, le cri de ces damnés de la précarité et de l'exclusion. N'enterrons pas trop vite la valeur travail. Tout à l'opposé, travaillons à la revaloriser. Revaloriser la valeur travail, c'est oeuvrer à l'enrichissement des tâches, à l'amélioration d'un travail souvent devenu "en miettes", comme l'avait déjà dénoncé Georges Friedmann il y a plus d'un demi-siècle: faire en sorte que le travail ne soit pas seulement un simple emploi, ni une activité dépourvue de sens, mais une "oeuvre" dont le travailleur puisse être légitimement fier. C'est aussi développer une politique sociale visant à éviter les licenciements abusifs, et, au minimum, à garantir des plans sociaux de nature à préserver l'identité professionnelle et l'avenir personnel des travailleurs licenciés. C'est encore développer la démocratie sur les lieux de travail (équipes autonomes, groupes d'expression des salariés, cercles de qualité, etc.). C'est, enfin, mettre en chantier une politique volontariste de création d'emplois productifs dans les quatre secteurs économiques fondamentaux et de répartition équitable du travail disponible afin d'assurer à chacun les indispensables moyens de subsistance et de reconnaissance sociale. La tâche socialement urgente ne consiste donc pas tant à remplacer le travail par le lien social comme valeur sociétale, selon la suggestion de Dominique Meda, mais bien à faire en sorte que, pour tous, le travail soit une activité riche de reliances et de sens. Après tout, comme le dit la chanson, le travail, consommé avec modération, n'est-ce pas la santé ? Et ne rien faire, lorsque l'on y est contraint, n'est pas nécessairement le meilleur moyen de la conserver...(1) Dominique Meda, Le Travail, une valeur en voie de disparition, Alto-Aubier, 1995. Les textes de la rubrique Idées n'engagent pas la rédaction.par Marcel Bolle De Bal, professeur émérite de l'ULB.