Quand Jacques De Decker souriait, c'était jusqu'avec les yeux. Qui s'illuminaient. Sans doute parce que toutes les lumières qu'il avait captées, dans les livres, dans les langues, tant au Nord qu'au Sud, dans les salons soyeux comme dans les petits restos de quartier, parmi ceux qu'on désigne comme " les autorités " ou ceux qu'on appelle " les anonymes ", toutes ces lumières bues et lues l'éclairaient physiquement aussi.
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Quand Jacques De Decker souriait, c'était jusqu'avec les yeux. Qui s'illuminaient. Sans doute parce que toutes les lumières qu'il avait captées, dans les livres, dans les langues, tant au Nord qu'au Sud, dans les salons soyeux comme dans les petits restos de quartier, parmi ceux qu'on désigne comme " les autorités " ou ceux qu'on appelle " les anonymes ", toutes ces lumières bues et lues l'éclairaient physiquement aussi. Un homme de lettres, Jacques De Decker. Journaliste (au Soir), chroniqueur (au Vif/L'Express notamment, jusqu'en 2018), romancier, biographe, essayiste, critique littéraire et théâtral, traducteur, polyglotte, secrétaire perpétuel de l'Académie royale de langue et de littérature françaises. Un homme de l'être aussi. Parce que sa soif de culture sans frontières lui permettait de comprendre les communautés, et pas seulement les tribus des arts. D'y distinguer perles et travers. Et de s'inspirer des premières pour qu'elles soignent nos seconds. Ce n'était pas un renverseur de tables. Mais il savait tremper ses mots dans la lave quand il fustigeait. Les politiques et administrations culturelles francophones belges, toujours à couper les sous en huit ou à s'arranger entre amis (" Le conflit d'intérêts est loin de n'[y] être que menaçant ", écrivait-il dans Le Vif/L'Express en décembre 2017). La presse francophone belge, trop longtemps ignorante des racines et des bourgeons du combat identitaire flamand. Le peu de fierté des Wallons et des Bruxellois envers leurs artistes. L'affadissement des pages culturelles de nos médias. Ceux qui ont révélé le Kazakhgate, entraînant la disgrâce (et puis le décès, l'année dernière) de son si cher frère, Armand, homme politique de premier plan. Et, ensuite, ce si cher frère, précisément, quand il lui est apparu que, somme toute, les révélations (du Soir et du Vif/L'Express surtout, ironie du sort) n'étaient pas si infondées. C'est le coeur qui a lâché, ce 12 avril. Ce coeur qui battait la chamade pour le talent (" Focus Vif, ce sont les meilleurs articles culturels en Belgique ! " nous répétait-il), pour les femmes soleils, la grâce, la culture non réduite au rang de loisir, pour les mots justes, sertis, qui donnent des forces, qui élargissent l'horizon, qui élèvent. Pour la cuisine qui rend meilleur, sans qu'elle arbore des étoiles sur le torse (il avait sa table, collée au comptoir, à L'Angolo, toute petite trattoria rue de l'Arbre Bénit, à Ixelles). Pour les gens dont la musique intérieure fait danser les flammes de l'âme (Yvon Toussaint, Hugo Claus, Béatrice Delvaux, Jean-François Kahn, Jean Jauniaux, Marina Laurent, Tilde Barboni, Jean-Claude Idée, Botho Strauss, sa compagne Claudia, sa fille Irina...). Un type bien, Jacques De Decker. Une bibliothèque, une scène de théâtre et une salle de récitals (le titre de sa chronique dans Le Vif/L'Express, Les Impromptus, faisait référence à ces compositions musicales libres, improvisées, souvent pour piano) à lui tout seul. Toutes mobiles, donc. Portes grandes ouvertes. Avec des brises, des embellies, des grêles et des clapotis de marée basse. A tous ses proches, nous adressons, outre nos condoléances, la force et la tendresse puisées dans les éblouissements qu'il nous a permis de partager avec lui.