Dimanche 27 mai 2007. Octroyée à Quatre mois, trois semaines, deux jours, de Cristian Mungiu, la Palme d'or du 60e festival de Cannes, non contente de saluer le talent insolent d'un jeune auteur encore peu connu, consacre la reconnaissance internationale d'un nouveau cinéma roumain auquel les Cristi Puiu et autre Corneliu Porumboiu viendront donner un surcroît de visibilité. Douze ans plus tard, les ressacs de cette vague continuent de se faire sentir, et le cinéma made in Buca- rest, s'il est plutôt rare sur nos écrans, n'en continue pas moins de briller dans les plus grands festivals tout en explorant des voies parfois inédites. Dernier opus en date de Porumboiu, Les siffleurs a eu les honneurs de la compétition cannoise en 2019, tandis que Touch Me Not, essai radical d'Adina Pintilie questionnant notamment notre rapport au corps, repartait de la Berlinale 2018 couronné de l'Ours d'or.
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Dimanche 27 mai 2007. Octroyée à Quatre mois, trois semaines, deux jours, de Cristian Mungiu, la Palme d'or du 60e festival de Cannes, non contente de saluer le talent insolent d'un jeune auteur encore peu connu, consacre la reconnaissance internationale d'un nouveau cinéma roumain auquel les Cristi Puiu et autre Corneliu Porumboiu viendront donner un surcroît de visibilité. Douze ans plus tard, les ressacs de cette vague continuent de se faire sentir, et le cinéma made in Buca- rest, s'il est plutôt rare sur nos écrans, n'en continue pas moins de briller dans les plus grands festivals tout en explorant des voies parfois inédites. Dernier opus en date de Porumboiu, Les siffleurs a eu les honneurs de la compétition cannoise en 2019, tandis que Touch Me Not, essai radical d'Adina Pintilie questionnant notamment notre rapport au corps, repartait de la Berlinale 2018 couronné de l'Ours d'or. Soit deux expressions parmi d'autres d'un cinéma s'étant épanoui sur les cendres de la dictature et du communisme, dans un environnement pas nécessairement propice. La production locale était ainsi totalement inexistante en 2000, et les salles désaffectées sont aujourd'hui plus nombreuses que celles encore en activité sur les boulevards de Bucarest. Sans même parler du fait qu'ici comme ailleurs, le public est plus attiré par les blockbusters américains que par les réalisations du cru, a fortiori si elles sont étiquetées " art et essai " -ainsi Les siffleurs toujours, pourtant un film de genre, et sans conteste l'oeuvre la plus accessible de son auteur, n'a-t-il attiré que 30 000 spectateurs. Mais l'illustration aussi que, si tout n'est pas rose sous les cieux roumains, encore plombés par un manque criant de moyens, l'intérêt de la production ne se dément pas pour autant. C'est dire si la rétro- spective qui s'ouvre dans le cadre d'Euro- palia arrive à point nommé, tant par son ampleur (quelque 75 films, assortis de masterclass et de conférences, ainsi que d'une exposition et d'une publication de référence (1)) que par la perspective qu'elle embrasse, allant bien au-delà du bouleversement opéré sous le label " New Romanian Cinema ". Une double dynamique préside à ce programme ambitieux, qui se veut tout à la fois histoire d'une cinématographie souvent méconnue, et réflexion sur la ma- nière dont cette dernière a appréhendé l'histoire. Les films présentés courent ainsi des origines muettes du cinéma roumain avec Manasse, tourné par Jean Mihail en 1925, jusqu'à ses émanations les plus récentes ( Monstri., de Marius Olteanu, Soldatii. Poveste din Ferentari, d'Ivana Mladenovic, Alice T., de Radu Muntean...), en passant par des classiques incontournables : The Eruption, le premier long métrage de Liviu Ciulei (à qui La Forêt des pendus allait valoir le prix de la mise en scène à Cannes), La Reconstitution, oeuvre fondatrice de Lucian Pintilie, Asphalt Tango, de Nae Caranfil... Le tout assorti, comme l'explique le curateur Andrei Tanasescu, de la volonté de défricher " des zones moins couvertes, la période des années 1990 notamment ", et de s'arrêter à des oeuvres à la notoriété moins établie. De quoi apprécier la production roumaine dans sa diversité thématique (des films de propagande aux portraits de famille, des reconstitutions historiques aux titres réunis sous l'intitulé " traditional loves ") comme stylistique, en quelque miroir de l'évolution du pays. L'autre ligne de force du programme n'est autre, en effet, que la manière dont le cinéma roumain s'est confronté à l'histoire. Si la vague des années 2000 était marquée par son ancrage dans la réalité contemporaine, écrivant la chronique des années Ceaucescu comme de celles ayant suivi au gré de tranches de vie dont la noirceur était, à l'occasion, aérée d'une bonne dose d'humour d'absurde - on ne saurait trop recommander, à cet égard, la vision des Contes de l'âge d'or -, la représentation du quotidien a par ailleurs débordé sur une perspective plus vaste. Le titre générique du programme, " Videograms of a Nation ", ne doit rien au hasard, qui paraphrase celui de l'oeuvre fondatrice cosignée par Harun Farocki et Andrei Ujica en 1992, Videograms of a Revolution. Les deux auteurs y reconstituaient la chute de Ceaucescu dans un montage d'archives interrogeant, distance du temps aidant, le pouvoir des médias et le rôle des images dans l'écriture de l'histoire. Une réflexion que devait poursuivre Ujica dans son extraordinaire Autobiographie de Nicolae Ceaucescu, film de montage réalisé exclusivement au départ d'images préexistantes - " Ceaucescu aimait se montrer et être vu, il était filmé au minimum une heure par jour, rappelle le cinéaste, qui sera présent à Bruxelles dans quelques jours, pour deux masterclass. Mes équipes ont effectué des recherches aux archives de la télévision et à celles du film, dont elles ont extrait 1 000 heures de documents. En fonction de leurs indications, nous en avons visionné 300 avec la monteuse, Dana Bunescu. " Pour en extraire un documentaire sidérant revisitant tout à la fois l'histoire et sa psychologie. " Le paradigme des images a changé en Normandie lors du D-Day, lorsqu'une équipe cinématographique de 420 cameramen, sous la commande de John Ford et George Stevens, a accompagné le débarquement, observe encore Ujica. Depuis, tous les événements historiques ou sociaux peuvent être reconstruits à partir d'images documentaires. Il n'est plus nécessaire de les reconstituer par la fiction, les images authentiques étant toujours plus fortes. " De quoi nourrir aussi une nouvelle forme d'écriture filmique, que le cinéaste entend continuer à explorer. Non sans en modifier le spectre, lui dont le prochain film, Things We Said Today, qui combine fiction et archives, gravite autour du premier concert des Beatles au Shea Stadium de New York, en 1965. " Ils ont forgé le profil émotionnel de ceux qui, comme moi, appartiennent à la seconde génération pop ", sourit-il, évoquant sa fixation sur le White Album sorti fin 1968, alors même que la Roumanie ployait sous le régime de Ceaucescu. Manière, somme toute, de raccrocher son propos à l'histoire, encore. Egalement invité à Bruxelles, Radu Jude fait, pour sa part, figure d'électron libre dans le cinéma roumain d'aujourd'hui. Alors que ses contemporains déblayaient le morne chaos laissé par la dictature, il a choisi de se mesurer frontalement au passé de son pays pour mieux parler du présent. Western picaresque se déroulant dans la première moitié du xixe siècle, Aferim ! , le film qui le révélait en 2015 à Berlin, dénonçait autant l'intolérance que le racisme à l'égard des Roms. Quant à Coeurs cicatrisés, il évoquait les heures sombres ayant précédé la Seconde Guerre mondiale, quand la Roumanie embrassait les idéaux fascistes. " Personne ne parle de l'histoire fasciste de la Roumanie. Or, nous avons connu quatre ans de fascisme, pendant lesquels 380 000 juifs ont été massacrés. Je parle de choses choquantes et ignorées. Et si les réactions sont virulentes, c'est la preuve que ces films sont importants. " Du reste, précise-t-il à toutes fins utiles, Bucarest n'est-elle pas la seule à glisser un voile pudique sur les sujets sensibles : " Pourquoi n'y a-t-il pas de film sur Léopold II et le Congo en Belgique ? " Et Ujica et Jude de conclure d'une même voix à la résonance entre leur travail et la marche présente du monde : ancré dans la mémoire roumaine, ce cinéma est aussi affaire universelle.