Le Vif/L'Express : Etre Premier ministre contraint et forcé, presque choisi par défaut voilà huit mois. On pouvait rêver mieux comme entrée en matière. Vous prenez tout de même goût à la fonction de chef de gouvernement ?

Herman Van Rompuy : Je reste un Premier ministre contraint. Encore que je ne me sois jamais senti mal à l'aise dans la fonction. Mais c'est par devoir que je suis devenu locataire de cet immeuble du 16, rue de la Loi. Je dirige une coalition que je n'ai pas choisie, avec un programme gouvernemental que je n'ai pas négocié. Ce n'est pas une situation normale, ni celle dont j'avais rêvé, mais bon.... Je me suis adapté avec une très grande flexibilité.
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Herman Van Rompuy : Je reste un Premier ministre contraint. Encore que je ne me sois jamais senti mal à l'aise dans la fonction. Mais c'est par devoir que je suis devenu locataire de cet immeuble du 16, rue de la Loi. Je dirige une coalition que je n'ai pas choisie, avec un programme gouvernemental que je n'ai pas négocié. Ce n'est pas une situation normale, ni celle dont j'avais rêvé, mais bon.... Je me suis adapté avec une très grande flexibilité. Depuis cet été, je trouve petit à petit un esprit de collégialité et de coopération qui me rappelle d'autres périodes. Je m'en attribue le mérite, c'est clair ! ( Rires.) J'entends moins ce reproche depuis cet été. Nous sommes très prudents en matière de politique de relance vu l'importance de notre dette publique. Nous devons diminuer cette dette pour rétablir la confiance. Il existe en Belgique un traumatisme de la dette publique, à l'instar de ce que les Allemands peuvent ressentir vis-à-vis de l'inflation suite aux expériences qu'ils ont vécues après les deux guerres mondiales. Si la dette publique augmente, l'opinion épargne anticipativement et ne consomme plus. Ce qui alourdit la crise. Ne rien faire en matière de relance, c'est aussi éviter à certains moments de commettre des gaffes. Non content de vous accuser de léthargie, on vous dépeint en Flandre comme le chef d'un gouvernement illégal et dangereux pour l'Etat. C'est ce qui s'est dit au dernier pèlerinage de l'Yser.... C'est une manifestation de 1 500 personnes. On est loin des 50 000 à 60 000 personnes qui s'y rassemblaient autrefois. Je me moque de ce que j'ai entendu là. Je serais un danger pour l'Etat ? Ce n'est pas sérieux ! Parmi ces 1 500 personnes, il y avait tout de même un certain Kris Peeters, ministre-président flamand. Qui n'a pas applaudi à ce type de discours, mais qui n'a pas démenti non plus... Si quelqu'un devait dire que Kris Peeters est un danger pour la Flandre, je marquerais mon total désaccord. Moi, je l'aurais fait.... Pas du tout ! J'y ai été deux fois. En 1985, année d'élections, parce qu'il fallait montrer son profil flamand en pleine question fouronnaise. Et en 1986, pour ne pas donner l'impression que j'y avais été pour des raisons électoralistes... Je n'y suis jamais retourné. Il fallait passer par toute la faune et la flore de l'extrême droite pour arriver sur le site. C'est son problème. Cela relève d'une certaine tradition. Mais cette manifestation est devenue assez marginale. C'est sa thèse. J'observe tout de même un curieux renversement de rôles. Depuis que les nationalistes flamands sont au gouvernement régional, la réforme de l'Etat n'est plus prioritaire à leurs yeux. Ils attendent la volonté francophone de négocier, qui existe à présent. Je comprends que la N-VA ne soit plus trop demandeuse de la réforme de l'Etat. Le mouvement nationaliste flamand ne supporte pas le compromis. Il craint, en se mouillant, d'y perdre électoralement, comme ce fut le cas de la Volksunie. D'où une autre stratégie, celle du pourrissement ( NDLR : la doctrine Maddens vise à mettre financièrement les francophones en position de quémandeurs pour que la Flandre reçoive davantage d'autonomie). Ce n'est pas tellement un concept intellectuel, plutôt un signe de faiblesse. Mais bon, c'est leur problème. Je n'ai jamais réfléchi à cette question. A priori, le terme a quelque chose de péjoratif. Il est vrai que la classe politique affiche un certain détachement. Depuis l'instauration d'élections régionales séparées du scrutin fédéral, en 2004, le monde politique surestime le poids du niveau régional. Alors que 65 % de toutes les dépenses publiques sont encore prises en charge par le niveau fédéral ! Quand Michel Daerden devient ministre fédéral des Pensions, il hérite d'un budget bien plus important que celui qu'il gérait à la Région wallonne et à la Communauté française. En tant que Premier ministre fédéral, je représente davantage de Flamands que le pouvoir régional flamand lui-même. Le sort des pensionnés, des chômeurs, des malades flamands se joue toujours au niveau fédéral. La confusion est totale. On ne parvient à la vertu que sous la contrainte. Le monde de l'entreprise est un monde de survie, focalisé sur le court terme plus encore que ne l'est le monde politique. Il faut donc créer un cadre légal qui ne lui laisse pas d'autre choix que de respecter des règles de prudence et de modestie. On ne peut pas dire qu'il ne se passe rien. Nous sommes en train d'élaborer des règles. Depuis l'Australie, où j'étais en vacances, j'ai contacté les dirigeants de BNP Paribas à propos de cette question de bonus. Une initiative directe de la Belgique n'était pas nécessaire, vu la bonne réaction de la France et du président Nicolas Sarkozy dans ce dossier, et que nous soutenons. Je n'ai pas du tout cette impression. Bien sûr, tout le monde est sous pression et vit sous un certain stress. Mais c'est aussi un système qui donne beaucoup de chances aux gens : de travailler, de gagner leur vie, d'entreprendre. S'il y a un sentiment de dépression, ce n'est pas seulement pour des raisons économiques. La crise de société est beaucoup plus profonde. Marquée par une perte de repères familiaux, idéologiques, religieux, sociaux. Je suis effrayé par l'individualisme de notre société, qui mène à l'égoïsme et qui conduit à la fermeture au lieu de l'ouverture. En Australie, le soir dans un camping, j'ai observé les gens qui se mettaient en cercle : c'était tout à fait normal, même si ces gens ne se connaissaient pas. Vous imaginez cela en Belgique ? On éviterait d'y aller ! Enfant, j'ai suivi la campagne de Kennedy contre Nixon et je reste très marqué par ses discours, comme les jeunes d'aujourd'hui pour Obama. Même à cet âge-là - j'avais 13 ans -, il y a de l'idéalisme et de l'ambition. Au début d'une carrière politique l'ambition joue un très grand rôle : on veut montrer ce qu'on peut faire, convaincre les gens. Plus tard, l'idéalisme ou le sens du devoir peuvent revenir en force. Il ne faut pas exagérer. La Bible ne m'est d'aucune aide pour résoudre BHV ou les difficultés budgétaires... En revanche, il existe une dimension beaucoup plus profonde. Lors de la crise communautaire de 2007-2008, j'ai été très touché, et le mot est faible, par le climat de confrontation, het vijanddenken, où l'ennemi, c'est l'autre. C'est ce qui m'a incité à jouer un rôle modérateur. Je ne veux pas vivre dans une société de confrontation. La religion ne joue plus un très grand rôle, en Belgique comme dans la plupart des pays européens. La société multiculturelle est un fait. L'esprit de tolérance, qui va demander le plus d'attention dans les années à venir, n'est pas quelque chose de désincarné. Il nécessite, de part et d'autre, une adaptation à nos valeurs et une ouverture vers d'autres modes de vie, langues ou couleurs de peau. C'est là que l'éducation est primordiale et que l'école et la famille peuvent jouer un très grand rôle. Un jour, à la tribune de la Chambre, j'ai cité, une par une, toutes les insultes qui m'avaient été adressées, ainsi qu'à mon parti et au gouvernement. Le monde politique est perçu comme un monde où on se mange et se déteste. Il y a beaucoup de comédie dans tout cela. Je ne dis pas que je me plais dans ce monde, mais je ne le déteste pas non plus. J'ai un certain détachement. Je ne vais pas devenir bouddhiste... Quelqu'un m'a dit un jour être fasciné par ce mélange d'engagement et de détachement. Je suis détaché par rapport à sa fascination pour mon détachement... Cela fait de moi un homme libre. Oui, mais une fois que j'ai accepté, je suis redevenu libre. Je peux quitter ma fonction à tout moment. Sans devoir prouver mon talent. Après tant d'années, si je ne l'ai pas prouvé, tant pis pour moi.... On ne peut faire aucune pression sur moi, ma popularité n'est pas mon plus grand souci. Cela me met à l'aise. Totalement ! On dit que je suis un grand bourgeois, mais à ma manière je suis d'abord un non-conformiste. Oui, mais je n'en suis pas esclave. Quand je quitterai la politique, je fermerai la porte et je n'y reviendrai plus jamais. Je ne ferai pas comme mes prédécesseurs qui s'accrochent au bureau de parti. Cela étant, je n'aimerais pas terminer sur un échec. Car, en ce moment, il n'y a pas beaucoup d'alternatives. Mon échec serait beaucoup plus que celui d'un homme : celui d'un système. Je ne dis pas cela. J'avais, en son temps, utilisé la formule du " CVP ou le chaos ", mais je l'ai regretté parce qu'elle s'apparente à du chantage. Ce n'est donc pas une menace mais un constat. On est toujours l'homme d'une certaine situation. On peut être irremplaçable à un moment donné, mais ce moment est toujours très court. Ce n'est pas du tout mon ambition. Mais me croit-on encore à ce sujet ? J'avais exclu d'être au 16, rue de la Loi mais j'y suis quand même. Propos recueillis par pierre havauxet marie-cécile royen photos : frédéric pauwels/Luna" Je peux quitter ma fonction à tout moment. Sans devoir prouver mon talent "" La Bible ne m'est d'aucune aide pour résoudre BHV "